SCÈNE V PARMÉNION, PHILOTAS
phxlotas. Approche, Parménion... Eh bien? Pourquoi si abattu? si plein de honte? De qui rougis-tu? de toi ou de moi?
parménion. De nous deux, prince.
philotas. Dis toujours ce que tu penses. Sans doute, nous, nous n'avons à nous targuer, ni l'un ni l'autre, de nous trouver ici. As-tu déjà entendu raconter mon aventure?
parménion. Hélas!
philotas. Et quand tu l'as entendu raconter?...
paménion. Je t'ai plaint, admiré, envié; je ne sais pas même tout ce que j'ai fait.
philotas. Oui, oui! Mais maintenant que tu as aussi appris que le malheur n'est pas aussi grand, parce que Polytimète a été en même temps pris par les nôtres...
parménion. Maintenant, je suis près d'en rire. Je trouve que la fortune nous effraie souvent à l'occasion d'un petit coup qu'elle va nous porter. On aurait pu croire qu'elle voulait nous abattre, et, en fin de compte, elle ne nous a donné qu'une chiquenaude sur le front.
philotas. Au fait!... Je vais t'envoyer à mon père, avec le héraut du roi.
parménion. Bien. Alors ta captivité sera garante de ma parole. Sans la bonne nouvelle que je lui porterai de toi et qui m'attirera un accueil bienveillant, j'aurais pu en attendre de ton père, un assez glacial.
philotas. Non, honnête Parménion; parlons sérieusement : mon père sait que l'ennemi t'a enlevé du lieu du combat, tout sanglant et à demi roidi parla mort... Se vante qui voudra se vanter; celui-là est facile à faire prisonnier, que les ombres de la mort enveloppent déjà de si près... Combien as -tu de blessures en ce moment, vieux serviteur V...
23S PHILOTAS
paeménion. Oh! la liste en pourrait être longue; mais je l'ai abrégée de la meilleure partie.
philotas. Comment cela?
PAE^iÉNiox. Ah ! je ne compte plus à présent les membres auxquels je suis blessé; pour épargner mon temps et mon souffle, je compte ceux auxquels je ne le suis pas... Ce sont des misères, après tout. Pourquoi a-t-on des os, si ce n'est pour les faire taillader par les fers ennemis?
philotas. C'est vaillant, cela!... Mais maintenant... que diras-tu à mon père?
paeménion. Ce que je vois : que tu te trouves bien. Car ta blessure, si l'on m'a dit d'ailleurs la vérité...
philotas. N'est rien.
PAE^rÉxiox. C'est un petit souvenir d'amour, de ceux que nous laisse aux lèvres la morsure d'une ardente jeune fille. N'est-ce pas, prince?
philotas. Qu'en puis-je savoir?
pabmfxiox. Allons, allons; cela viendra avec le temps... Je dirai en outre à ton père que je crois que tu désires...
philotas. Quoi?
PAEMÉxiox. Le plutôt possible être de retour auprès de lui. Ton désir d'enfant, ton impatience inquiète...
philotas. Pourquoi pas le mal du pays! Attends, fripon, je vais Rapprendre à penser autrement!
PABiTÉxioN. Parle Ciel! Tu ne le dois point. Mon cher et précoce héros, laisse-moi te dire ceci : Tu es encore un enfant ! Ne permets pas à la rudesse du soldat d'étouffer de si bonne heure en toi, la douceur de l'enfant. Autrement on pourrait ne pas avoir de ton cœur la meilleure opinion du monde ; on pourrait prendre ta valeur pour de la férocité native. Moi aussi, je suis père- je n'ai qu'un fils un peu plus âgé que toi et de la même ardeur que toi... Tu le connais bien.
philotas. Je le connais. Il promet tout ce que son père a tenu.
paeml^iox. Mais si je savais que le jeune étourdi, dans tous les instants de liberté que le service lui
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laisse, ne soupirât pas après son père, et ne soupirât pas après lui, comme un agneau soupire après sa mère ; j'aimerais autant, — entends-tu? — ne pas l'aroir engendré. A présent, il est de son devoir de m'aimor plus que de m'honorer. Pour de l'honneur, j'ai assez le temps de lui en demander, quand la nature elle-même aura dirigé dans une autre voie le torrent de sa tendresse, quand lui-même il sera père. — Ne t'irrite pas, prince.
philotas. Qui pourrait s'irriter contre toi?... Tu as raison. Dis à mon père tout ce que tu crois qu'en une telle circonstance, un tendre fils peut faire dire à son père. Prie-le de pardonner à ma jeune irréflexion qui a failli mener à la ruine, lui et son royaume. Prie-le de me pardonner ma faute. Àssure-le que je ne l'en ferai jamais souvenir par une faute semblable, et que je ferai tout pour la lui faire oublier. Conjure-le...
paeménion. Laisse-moi faire ! Nous autres soldats, nous savons nous tirer de telles missions... Et mieux qu'un bavard disert; car nous parlons avec franchise... Laisse-moi faire... J'en sais assez... Adieu, prince, je cours...
philotas. Pardon !
paeménion. Eh bien? Quel air solennel tout d'un coup?
philotas. Le fils t'a confié sa mission, mais non encore le prince. — L'un devait sentir, l'autre doit réfléchir. Avec quelle joie, le fils ne voudrait-il pas dès à présent, avec quelle joie ne voudrait-il pas aussitôt que possible, se retrouver auprès de son père, de son père chéri! mais le prince... le prince ne le peut pas vouloir. — Écoute.
paeménion. Le prince ne le peut pas?
philotas. Et ne le veut pas.
paeménion. Il ne le veut pas?
philotas. Écoute.
paeménion. Je suis atterré.
philotas. Je te dis de m'écouter et non d'être atterré. Écoute.
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paeménion. Je suis atterré parce que j'écoute. L'éclair a brillé et j'attends le coup. Parle... mais, jeune prince, pas de seconde imprudence...
philotas. Mais, soldat, pas d'arguties!... Écoute... J'ai mes raisons pour ne vouloir être mis en liberté que demain. Pas avant demain! Entends-tu?... Dis donc à notre roi qu'il ne cède pas à l'impatience du héraut ennemi. Un certain scrupule, une certaine résolution rend ce délai nécessaire à Philotas... M'as-tu compris?
paeménion. Non.
philotas. Non? Traître!
paeménion. Doucement , prince : un perroquet ne comprend pas, mais il n'en retient pas moins ce qu'on dit en sa présence. Sois sans inquiétude. Je répéterai à ton père tout ce que j'ai entendu.
philotas. Ah! je t'ai interdit d'ergoter, et cela te fâche. Mais aussi pourquoi as-tu contracté une si mauvaise habitude? Tous tes commandants t'ont-ils toujours rendu compte de leurs ordres?
paeménion. Tous, prince, excepté les jeunes.
philotas. Parfait, Parménion ; si j'étais aussi susceptible que toi...
paeménion. Et pourtant, celui-là seul pourrait réclamer de moi aveugle obéissance, à qui l'expérience aurait donné double vue.
philotas. Il va bientôt falloir que je te demande pardon... Eh bien, je te demande pardon, Parménion. Ne murmure pas, vétéran. Redeviens bon, vieux père! Tu es sans aucun doute plus sage que moi. Mais ce ne sont pas les plus sages qui ont seuls les meilleures idées... Les bonnes idées, c'est un présent de la Fortune, et la Fortune, tu le sais bien, favorise plus les jeunes hommes que les vieillards. Car la Fortune est aveugle. Aveugle, Parménion, tout à fait aveugle à l'endroit des mérites; si cela n'était pas, depuis longtemps déjà ne serais-tu pas général?
paeménion. Comme tu sais flatter, prince!... Mais, entre nous, prince, tes flatteries n'auraient-elles pas pour but de me séduire ?