‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 104 sur 114 · PH1L0TAS · texte numérisé non relu

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philotas. Mo*i, te flatter ! et te séduire ! Es-tu donc homme à te laisser séduire ?

parménion. Pour peu que tu continues de la sorte, je le serai. Je commence à n'avoir plus entière confiance en moi.

philotas. Que voulais-je donc te dire?... Il m'est venu une de ces bonnes idées, voulais-je dire, que la Fortune jette dans les cerveaux les plus simples. Elle m'est venue, voilà tout, je n'y suis pour rien. Car, si mon intelligence, si ma puissance d'invention y était pour quelque chose, n'aimerais-je pas à la peser avec toi? Mais, dans le cas présent, je ne puis le faire; elle s'envolera, si je te la communique; elle est si frêle, si subtile, que je ne saurais la revêtir de paroles ; je la pense, cette idée, comme le Dieu de la sagesse m'a appris à penser ; et ce que je puis au plus t'en dire, c'est que ce n'est pas... Au fond, c'est peut-être bien une idée d'enfant, une idée que je tiens pour une heureuse idée, parce que je n'en ai jamais eu de plus heureuse. Mais, en tous cas, si elle n'a point de bons résultats, elle ne peut en avoir de mauvais. Cela, je le sais; c'est une idée, la moins susceptible du monde de causer quelque dommage, une idée assi innocente que... qu'une prière. Te dispenserais-tu donc de prier, parce que tu ne saurais pas à coup sûr si la prière te pourrait être utile?... Ne me gkte donc pas ma joie, Parménion, honnête Parménion! Je te prie, j'embrasse tes genoux... Si tu m'as seulement un peu aimé... Veux-tu?... Puis-je me fier à toi là-dessus? Veux-tu faire en sorte que je ne sois échangé que demain? Le veux-tu?

parménion. Si je le veux? Ne le faut-il pas0 Ne le faut-il pas? Ecoute, prince, quand tu seras roi, ne commande jamais. Commander est un moyen peu sûr de se faire obéir. Quand tu auras quelque chose de difficile à obtenir de quelqu'un, fais comme tu viens en ce moment de faire avec moi ; et si celui-là te refuse après cela obéissance... Je voudrais bien savoir en quoi un homme pourrait te refuser obéissance...

philotas. Que parles-tu d'obéissance? Qu'est-ce qu'a

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de commun avec l'obéissance, l'amitié dont tu me donnes la preuve? Veux- tu, mon ami?...

PAEMÉNiojr. Cesse, cesse ! Tu m'as déjà gagné tout entier : oui certes, je consens à tout. Je consens à dire à ton père de ne te délivrer que demain matin. Pourquoi, demain matin seulement... je n'en sais rien. Je n'ai besoin d'en rien savoir. Il me suffit de savoir que tu le veux. Ne veux-tu rien d'autre? Faut-il me jeter au feu pour toi ? Me précipiter du haut d'une roche pour toi? Tu n'as qu'à ordonner, mon cher petit ami, tu n'as qu'à ordonner! Maintenant je ferais tout pour toi. Même... dis un mot, et je commettrai crime et lâcheté, pour toi. De vrai, j'en frissonne : mais, prince, tu le veux, j'y consens, j'y consens...

philctas. 0 mon meilleur, mon plus ardent ami, ô toi... comment te nommerai-je? Toi, le sauveur de ma renommée dans l'avenir : je te jure par ce qui m'est le plus sacré, par L'honneur de mon père, par le salut de ses armes, par le bien de ses Etats, je te jure de ne jamais oublier de ma vie ta complaisance, ton zèle. Je voudrais pouvoir même t'en dignement récompenser !... Dieu, entendez mon serment... Et maintenant, Parménion, jure aussi, toi. Jure-moi de tenir fidèlement ta parole...

pabménion. Moi, jurer? Je suis trop vieux pour jurer.

philotas. Et moi, je suis trop jeune pour me fier à toi sans serment. Jure-moi! Je t'ai juré par mon père, jure-moi par ton fils. Tu l'aimes certes, ton fils; tu l'aimes certes de tout cœur.

parméniox. D'aussi grand cœur que toi!... Tu le veux, et je jure. Je te jure par mon fils unique, par mon sang qui coule dans ses veines, par ce sang que je voudrais répandre pour ton père et que mon fils aussi voudrait répandre pour toi; par ce sang, je te jure de tenir ma parole. Et si je ne la tenais pas, que mon fils tombe dans son premier combat, et qu'il ne voie pas les. jours glorieux Je ton règne !... Dieu! entendez mon serment !

philotas. Ne l'entendez pas encore, Dieu!... Tu t'es

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moqué de moi, vétéran. Tomber dans le premier combat, ne pas voir mon règne, sont-ce là des malheurs? Mourir tût, est-ce un malheur?

pabméniox. Je ne dis pas cela. Mais pour te voir sur le trône, pour te servir, je voudrais... que ne voudraisje pas pour cela?... Je voudrais redevenir jeune... Ton père est bon, mais tu seras meilleur que lui.

philotas. Pas de louanges au détriment de mon père!... Change ton serment, allons, change-le ainsi : « Si tu ne tiens pas ta parole, que ton fils devienne un lâche, un misérable : que, s'il avait à choisir entre la mort et l'infamie , il choisisse l'infamie ; qu'il vive quatre-vingt-dix ans, la risée des femmes; et, qu'à sa quatre-vingt-dixième année, il regrette encore de mourir! »

paeménion. Ce serment est effrayant... Enfin, je le jure : oui, qu'il devienne tout cela!... Entendez le plus horrible des serments, vous, Dieux !

pniLOTAS. Entendez-le... Eh bien, à présent, tu peux partir, Parménion. Nous nous sommes assez longtemps arrêtés ensemble, et nous avons presque attaché trop d'importance à une vétille. Car, n'est-ce pas une véritable bagatelle que de dire à mon père, et de le convaincre qu'il ne doit pas m'échanger avant demain? Et s'il en veut savoir la raison ; eh bien, en route, inventesen une.

paeméxiox. C'est ce que je veux faire aussi. Quelque vieux -que je sois, je n'ai encore jamais imaginé de mensonge. Mais cependant, pour l'amour de toi, prince.., laisse -moi m'en aller : la colère s'apprend aussi dans la vieillesse... Adieu!

philotas. Embrasse-moi. Va!...

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