‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 11 sur 114 · SCÈNE VI Mademoiselle OHLDINN, LISETTE, puis CREUSEL · texte numérisé non relu

SCÈNE VI Mademoiselle OHLDINN, LISETTE, puis CREUSEL

ohldinn. Sont-ils bêtes ! Je puis bien attester Dieu que je ne les ai pas connus.

lisette. Oh ! Le poète est habitué à courir après son pain, il reviendra. Tenez, le voici!

cbeusel. Le plus sage a de la condescendance. Et tel je suis. J'ai réfléchi en sortant que...

lisette. Qu'il est certainement plus facile à un tailleur qu'à un poète de bouder...

ckeusel. Que la colère n'est pas le fait d'un sage. Je vous pardonne donc votre erreur. Apprenez parla que, chez certains hommes, le fond vaut-mieux que la forme. Donc, qu'avez-vous à ordonner? En quoi mes talents peuvent-ils vous servir?

ohldlnn. Avec l'aide de Dieu, j'ai pris la résolution de me marier. Et comme j'ai entendu dire que vous savez tourner un bon vers, et, comme mon fiancé est de noblesse, et, comme j'aimerais par conséquent à avoir un épithalame, et, comme je ne sais pas si quelqu'un d'ailleurs voudrait être assez poli...

ckeusel. So/jjientisat! Vous vous êtes expliquée assez catégoriquement. Je me charge du reste. Je vous en ferai un dont vous serez contente. Le voulez-vous per thesin et hypotliesin?

ohldinn. Oui, oui.

ckeusel. Ou seulement per antecedens et consequens?

ohldtnn. Oui, oui,

ceeusel. Choisissez. Choisissez. Pour moi, cela m'est égal. Seulement je vous dirai au préalable, qu'il vous plaira de me donner quelque chose de plus, pour celui per tliesin et hypothesin. Les temps sont chers. La méditation aussi a enchéri, et...

ohldinn. Alors, je ne veux pas de celui-ci. Que ce soit seulement fin et galant.

ceeusel. Aussi vrai que je suis un honnête poète, ce sera un chef-d'œuvre. La teneur en doit-elle être par hasard édifiante?

ohldinn. Édifiante? Édifiante? A l'occasion d'un mariage, j'aurais pensé...

ceeusel. Historique? mythologique? plaisante? satirique? égrillarde?

ohldinn. Égrillarde, à ce que je pense, ce serait bien...

ceeusel. Oh! parfait! L'égrillard est mon fort. Quelque innocent quolibet y ferait au mieux? Qu'en dites-vous ?

ohldinn. Comme vous penserez.

ceeusel. Oui, oui, on pourra y lancer un innocent quolibet. Et, pour la conclusion, je pourrai, je pourrai alors accrocher quelque joyeuse description du fiancé et de la fiancée. Par exemple, je représenterais le fiancé, comme un homme de haute taille, à la démarche majestueuse, au fascinant regard de feu, au nez d'empereur, à l'éducation perfectionnée. . .

ohldinn. Oh ! Lisette , quel cher mari ce sera que M. le capitaine de Schlag ! L'avez-vous déjà vu, monsieur le poète ?

ceeusel. Est-il véritablement ainsi? Comment s'appelle-t-il donc?

ohldinn. Vous le connaissez déjà, je pense? C'est M. le capitaine de Schlag.

ceeusel. De Schlag? Et vous, votre honorable nom?

ohldinn. Ohldinn.

ceeusel. Avec votre permission, madame Ohldinn, combien avez-vous eu de maris avant celui que vous prenez maintenant ?

ohldinn. Quelle sotte demande ! C'est le premier.

ceeusel Oh ! pardon, j'aurais pu le comprendre sur-le-champ d'après votre visage. Il est vrai que vous êtes certes encore dans votre florissante jeunesse. ohldinn. Entends-tu, Lisette?

T. IIU 3

ceeusel. Ohldinn, mademoiselle Ohldinn, etSchlag, monsieur de Schlag. Oh! les heureux noms! Ils donneront lieu aux plus exquises pensées. Ne pourrais-je pas faire une allusion délicieuse aux monnaies de vieux coin? Les vieilles filles, pourrais-je dire, sont comme les monnaies de vieux coin. . .

Lisette. Entendez-vous, mademoiselle?

ohldinn. Ah! mon cher, vos idées sont sans goût. Vieilles filles, vieilles monnaies. Je ne me promets rien d'extraordinaire de vous.

ceeusel. Bah! laissons de côté la saillie; si elle ne vous va pas. Vous pourriez attendre que la poésie fût terminée.

ohldinn. Oui, mais qu'elle le soit aussitôt que possible !

ceeusel. Bien, bien. Dans une heure au plus tard je la rapporte.

ohldlnn. Dans une heure? Ah! prenez un peu plus de temps. Je craindrais qu'autrement cela ne pût être trop mauvais.

ceeusel. Même, si vous voulez le permettre, je vais la faire tout de suite ici. Il suffit que vous me laissiez un instant seul dans une chambre. Chez moi, femme et enfants me font trop de tapage plein les oreilles.

ohldinn. Femme et enfants?

lisette. Est-ce que les poètes ont femme et enfants?

ceeusel. C'est la Corinne, que dans ma jeunesse j'ai immortalisée dans mes vers, c'est elle-même qui est maintenant ma femme. De la chanter, mal m'en a pris, et j'appartiens en fait à ces grands poètes que leur art a rendus malheureux. La méchante femme ! Elle est gisante à la maison, malade à la mort : elle est gisante depuis plus de huit jours et elle ne veut pas encore se résoudre à mourir. Ah! mes chères demoiselles, c'est certain, les femmes ont été créées pour le malheur de l'univers entier. Ah ! le sexe maudit !

lisette. Certes, tu es une canaille de poète.

ceeusel. Oh ! pardon, pardon ! J'étais dans mon transport. Où voulez-vous que je me rende? Nam Musœ secessum scribeatis et otia quœrunt.

ohldinn. Vous pouvez en tous cas aller dans la chambre voisine.

lisette. Mais n'ayez pas peur. Vous trouverez dans la chambre un fameux niais.

creusel. Comment cela?

lisette. Parce qu'il y a là des miroirs. Allez seulement.

creusel. Je ne comprends pas. (// sort.)

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