A L'ÉDITEUR DU SUPPLÉMENT THÉÂTRAL
« Il est très vrai , mon cher ami , que votre excellent frère m'a communiqué plusieurs de ses idées de pièces. Mais il y a déjà si longtemps, les plans mêmes en étaient si peu développés ou m'ont été communiqués d'une façon si incomplète que je ne puis plus me les rappeler suffisamment pour les reproduire, encore bien moins pour la publicité. Cependant pour ce qui est de son Faust au sujet duquel vous m'interrogez surtout, je puis rassembler encore quelques souvenirs ; je me rappelle en général l'exposition des premières scènes et la tournure principale des dernières.
« Au prologue, la scène représente une église gothique en ruines, avec un autel principal et six autels latéraux. Détruire les œuvres de Dieu est la joie de Satan. Les ruines d'un temple où auparavant le Dieu de bonté a été honoré sont sa demeure favorite. Les esprits infernaux y tiennent conseil. Satan même trône sur le grand autel, les autres démons sont éparpillés sur les autels latéraux. Mais ils restent invisibles. On n'entend que leurs voix rudes et discordantes. Satan écoute le rapport des faits accomplis par les autres démons : il est content des uns, mécontent des autres. — Comme le peu que je me rappelle de cette scène donnée par fragments serait sans intérêt, je prends la liberté d'en combler les lacunes et de vous la. donner d'un seul contexte.
" satan. Parle, toi, le premier. Qu'as-tu fait?
• le pkemiee démon. Satan ! J'ai vu au ciel un nuage qui portait la ruine dans ses flancs, alors je me suis
élancé dessus, je Die suis caché dans ses replis les plua sombres, je l'ai poussé en avant et me suis arrêté au dessus de la cabane d'un pauvre homme pieux qui reposait dans le premier sommeil à côté de sa femme. Là je déchirai la nuée et j'en secouai les flammes sur la cabane. Elle prit feu et tout l'avoir du pauvre diable fut anéanti. — C'était là tout ce que je pouvais, Satan. Quant à lui-même, quanta ses enfants gémissants, quant à sa femme, un ange de Dieu les arracha aux flammes, et quand je le vis... je m'enfuis.
« satan. Misérable ! lâche ! — Et tu dis que c'était la cabane d'un pauvre homme, d'un homme pieux?
« le pkemiek démox. Oui , Satan , et maintenant il est nu, sans ressources ; il est perdu.
« satan. Pour nous! oui, il l'est pour toujours. Prends au riche son or, afin qu'il désespère ; secoue-le au dessus du foyer du pauvre , afin qu'il séduise son cœur : alors nous avons gagné deux fois. Mais rendre encore plus pauvre l'homme pauvre et pieux, c'est l'attacher encore plus fermement à Dieu. —A toi, second. Donnenous de meilleures nouvelles.
« le deuxième démon. Oui, Satan. — J'allai sur la mer cherchant une tempête à l'aide de laquelle je pusse détruire , et je la trouvai. Tandis que je volais vers le rivage résonnaient jusqu'à moi de sauvages malédictions. Je trouvai une flotte qui mettait à la voile, chargée de corsaires. Vite je m'élançai avec l'ouragan dans les profondeurs de la mer et ramenai les vagues écumantes haut vers le ciel.
" satan. Et tu les as fait périr dans les flots ?
« le deuxième démon. Pas un n'a échappé, j'ai détruit toute la flotte et toutes les âmes qu'elle portait sont à présent tiennes.
« satan. Traître, elles étaient déjà miennes. Mais ils auraient encore apporté plus de malédictions et de
ruines sur la terre ; ils auraient pillé , violé , assassiné sur les côtes étrangères ; ils auraient jeté de monde en monde de nouveaux ferments de crime ; et tout cela — tout cela est perdu. — Retourne en enfer, démon , tu ne fais que troubler mon empire. — A toi, troisième. As-tu aussi chevauché des nuages et des tempêtes?
« le troisième démon. Mon esprit ne vole pas aussi haut, Satan; je n'aime pas l'horrible. Mes ressources sont dans la débauche.
« sa^tan. Alors tu n'en es que plus terrible pour les âmes.
«le troisième démon. Je vis sommeiller une jeune fille : elle se retournait demi rêvant, demi éveillée sous l'ardeur de ses désirs ; je me suis glissé auprès de sa couche. J'ai écouté chaque soupir de ses lèvres, chaque aspiration voluptueuse. Je sus quel était l'être aimé qui faisait palpiter son sein. Aussitôt je pris sa forme élancée et jeune, et...
« satan. (Vivement.) As-tu ravi à une jeune fille son innocence?
« le troisième démon. Je n'ai rien ravi à une beauté encore pure... que le premier baiser. Je n'ai pas été plus loin. — Mais, sois en sûr, je lui ai mis dans le sang une flamme qui la livrera au premier séducteur. Estelle une fois séduite?..
« satan. Alors nous aurons victimes sur victimes, car alors elle séduira, elle aussi. Il y a de l'esprit dans ton fait. — Voyez, vous autres, vous malheureux, vous misérables, qui ne portez la ruine que dans le monde des corps : celui-ci met la ruine dans le monde des âmes. Voilà un vrai démon. — Parle , toi quatrième. Quels exploits as -tu accomplis?
«le quatrième démon. Aucun, Satan. Mais j'ai songé à quelque chose; si cela pouvait s'accomplir, tous leurs exploits seraient dépassés.
« SATAN. CestV
k< le quatrième démon. De ravir à Dieu son Benjamin. Un jeune homme vivant seul, un penseur, adonné tout entier à la Sagesse, ne respirant que pour elle, repoussant toute autre passion que celle de la Vérité, dangereux pour toi et pour nous tous s'il devenait l'instituteur du peuple; ravir celui-là même à Dieu, Satan.
« satan. Parfait! magnifique ! Et ton plan?...
« le quatrième démon. Vois, j'écume de rage, jen'en ai pas. — J'ai rampé de tous les côtés autour de son âme; mais je n'y ai trouvé aucune faiblesse, par où je pusse le prendre.
« satan. Sot ! N'a-t-il pas de mauvaises passions ?
« le quatrième démon. Plus qu'aucun mortel.
« satan. Alors, je m'en charge. Cela suffit pour le perdre.
« Et Satan est trop plein de son projet pour écouter le rapport des autres démons. Il lève la séance. Tous devront l'aider dans l'exécution de ses grands projets. Grâce à sa puissance et à son habileté, il est assuré du succès. Mais l'ange de la Providence qui planait invisible sur les ruines, nous annonce l'inutilité des tentatives de Satan, en ces termes solennels qui résonnent doucement d'en haut : « Vous ne vaincrez pas ! »
« Le canevas de toute la pièce est aussi curieux que celui de cette première scène. Le jeune homme que Satan essaie de damner, est Faust; l'ange le plonge dans un profond sommeil, et à sa place crée un fantôme, sur lequel le démon fait l'épreuve de ses séductions, jusqu'à ce qu'il s'évanouisse soudain, à l'instant même où Satan se croit certain de la victoire. Faust a tout éprouvé en rêve, il s'éveille au moment où les démons viennent de s'enfuir, pleins de honte et de rage, et rend grâces à la Providence de la leçon qu'elle lui a donnée en songe. — Il s'affermit dans la vérité et la vertu.
Ï68 LE DOCTEUR FaLST
J'ignore quels moyens Satan met en œuvre pour organiser et exécuter son plan de séduction ; ma mémoire me fait défaut.
B J. J. EXGEL. »
Ces renseignements sont bien incomplets, mais ils résument tout ce qui reste d'une œuvre qui eût été digne, sans doute, d'entrer en parallèle avec les meilleures pièces du théâtre de notre auteur.