LETTRE DU CAPITAINE DE BLANKENBURG AU SUJET DU FAUST PERDU DE LESSING
« Vous désirez, mon cher ami, des nouvelles du Faust perdu de Lessing ; je vous en écris ce que j'en sais, d'autant plus volontiers que je voudrais qu'une seule ligne, qu'une seule idée de ce grand homme qu'on ne connaît pas assez, que même souvent on a méchamment rabaissé, ne fût perdue. Son Faust pourrait, il est vrai, ne pas être perdu, entièrement perdu ; — il ne faut pas craindre non plus que si un autre osait se parer de cette plume de Lessing, on ne reconnût vite la fraude. Car, ce que l'on dit des vers d'Homère et des idées de Schakespeare, peut s'appliquer avec autant de raison aux travaux de Lessing, dont fait partie le Faust. Mais qui sait quand et comment le public entendra parler de cette œuvre. Donnez donc de ia publicité à ce que je vous en écris.
« Les Lettres sur la littérature nous apprennent, qu'il
y a longtemps déjà Lessing a travaillé à un Faust. Mais, à ce que je sais il en entreprit la refonte — ou peut-être seulement l'acheva, — dans un temps où de tous les points de l'Allemagne on annonçait des Faust, et son œuvre fut terminée. On m'a donné comme certain qu'il n'avait attendu pour le publier, que l'apparition des autres Faust. — Il l'avait emporté dans son voyage de AVolfenbuttel à Dresde; à Dresde, il enferma le manuscrit dans un malle, où se trouvaient d'autres papiers encore et d'autres objets; il confia la malle à un voiturier qui devait la remettre à un de ses parents, à Leipzig, H. Lessing, lequel se chargerait de l'expédier à Wolfenbuttel. La malle ne parvint pas à Leipzig. Toutes les recherches furent vaines pour la retrouver. Dieu sait en quelles mains elle est tombée, et où elle est encore cachée. — En tous cas, voici le squelette du Faust.
« La scène s'ouvre par une conférence des esprits infernaux, dans laquelle les subalternes font leur rapport au chef des démons, sur l'exécution des travaux qu'ils ont accomplis sur la terre. Pensez à ce qu'un homme comme Lessing sait tirer d'une telle idée. — Le dernier des démons qui apparaît, rapporte qu'il a trouvé au moins un homme aveclequel il n'y arien à entreprendre.
« Il n'a ni passions ni faiblesses; le rapport dépeint le caractère de Faust, et à toutes les questions sur ses goûts et ses penchants, l'esprit répond enfin, — qu'il n'a qu'un goût, et qu'un penchant : la soif inextinguible de savoir et de connaître. — Ha ! s'écrie le chef des démons, alors il est à moi ! — Vous sentirez par vousmême quelle idée féconde c'est là, peut-être y pourraiton voir un peu trop de misanthropie, si le dénoûment de la pièce ne satisfaisait l'humanité. Mais jugez vousmême combien elle engendre l'intérêt dramatique en troublant les lecteurs jusqu'à l'angoisse. — Alors Mé-
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phistophélès reçoit mission et plein pouvoir de mettre en œuvre tous les moyens qu'il croira bons pour prendre le pauvre Faust : il commence et finit selon toute apparence son œuvre dans les actes suivants. Je ne puis vous donner là-dessus rien de précis, mais un homme comme Lessing a dû mettre en valeur toute la grandeur, toute la richesse de cette idée. — Les phalanges infernales croient avoir terminé leur travail, elles entonnent au cinquième acte des chants de triomphe ; une apparition céleste les interrompt de la façon la plus inattendue et cependant la plus naturelle et la plus rassurante pour tous. — « Ne triomphez pas, leur crie l'ange, ce n'est pas sur l'humanité et la science que vous avez remporté la victoire ; la Divinité n'a pas donné à l'homme la plus noble des passions pour le rendre éternellement malheureux; ce que vous avez vu, ce que vous croyez à présent posséder n'était qu'un fantôme. »
« Voilà tout ce que je sais, mon très cher ami ; toutefois quelque peu que ce soit, cela mérite d'être conservé. Faites-en l'usage que vous croirez convenable...
De Blankenbukg.
Leipsig,le li mai 178'+.