‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 25 sur 114 · SCÈNE II Maetln CROUMM, le voyageue · texte numérisé non relu

SCÈNE II Maetln CROUMM, le voyageue

martin ceoumm. (A part.) Je vais faire l'imbécile. — Votre serviteur, tout prêt à vous servir, monsieur, — je me nomme Martin Croumm, et je suis le bailli en titre de cette terre.

le voyageue. Je vous crois, mon ami. Mais n'auriez vous pas vu mon domestique ?

martin croumm. Non, pour vous servir; mais j'ai eu l'honneur d'entendre dire beaucoup de bien de votre honorable personne. Et je suis heureux d'avoir l'honneur de recevoir l'honneur de faire votre connaissance. On dit qu'hier au soir, pendant votre voyage, vous avez arraché notre maître à un très grand péril. Comme je ne puis que me réjouir du bonheur de mon maître, je me réjouis...

le voyageur. Je devine ce, que vous voulez : vous voulez nie remercier d'avoir prêté assistance à votre maître...

martin ceoumm. Oui, c'est cela, tout à fait cela.

le voyageue. Vous êtes un honnête homme...

martin croumm. Pour cela, oui. Et un homme qui toujours pousse aussi loin que possible l'honnêteté.

le voyageur. Ce ne m'est pas un petit plaisir, que d'avoir rendu, par un si léger service, tant d'honnêtes gens, mes obligés. Votre reconnaissance est une récompense exagérée pour ce que j'ai fait. L'humanité m'en faisait une loi. C'était pour moi un devoir, et je serais heureux qu'on ne l'eût pas considéré autrement. Vous êtes beaucoup trop bons, braves gens, de me remercier de ce que, sans aucun doute, vous auriez accompli pour moi avec autant de zèle, si je m'étais trouvé dans un péril semblable. En quoi d'ailleurs puis-je vous servir, mon ami?

martel croumm. Pour ce qui est de me servir ; oh ! monsieur, je ne vous en incommoderai pas. J'ai mon valet qui me sert, quand il est besoin. Mais... j'aimerais bien à savoir comment cela s'est passé : où c'était, combien il y avait de voleurs, s'ils voulaient ôter la vie à notre bon maître ou seulement le dépouiller de son argent. — L'un eût été mieux que l'autre.

le voyageur. Je vais en peu de mots vous raconter en entier l'événement. Ce pouvait être environ à une lieue d'ici que les brigands avaient attaqué votre maître, dans un chemin creux. Je ne faisais que de dépasser ce chemin, et à son cri désespéré : « A l'aide »• , je me hâtai d'accourir avec mon domestique.

MARTIN croumm. Ah ! ah !

le voyageur. Je le trouvai dans une calèche découverte...

martin croumm. Ah ! ah !

le voyageur. Deux coquins déguisés...

martin croumm. Déguisés? Ah! ah!

le voyageur. Oui... s'étaient déjà jetés sur lui.

martin croumm. Ah ! ah!

le voyageur. S'ils voulaient le tuer, ou seulement le lier, afin de pouvoir ensuite le piller plus sûrement, je n'en sais rien.

martin croumm. Ah ! ah ! Certainement ils voulaient le tuer, les misérables !

le voyageur. Je ne l'affirmerais pas, de peur de trop leur en imputer.

maetin ceoumm. Si, si, veuillez me croire, ils voulaient le tuer. Je le sais, je le sais sûrement.

le votageue. D'où pouvez-vous le savoir? Enfin, soit. Aussitôt que les brigands m'eurent aperçu, ils abandonnèrent leur proie, et s'enfuirent de toutes leurs forces sous bois. Je déchargeai mon pistolet sur l'un d'eux. Mais il faisait déjà trop sombre, et il était déjà trop loin, pour que je puisse supposer l'avoir touché.

maetin ceoumm. Non, vous ne l'avez pas touché.

le votageue. Le savez-vous?

maetin ceoumm. Je le pense seulement, parce qu'il faisait déjà sombre, et que, dans l'obscurité, à ce que j'ai entendu dire, on ne peut pas bien viser.

le votageue. Je ne puis pas vous décrire combien votre maître se montra reconnaissant pour moi. Il m'appela cent fois son sauveur et me contraignit à retourner avec lui à sa terre. Je souhaiterais que les circonstances me permissent de rester plus longtemps auprès de cette homme aimable ; mais aujourd'hui même je dois me remettre en route... Et, dans ce moment même je cherche mon domestique.

maetin ceoumm. Oh ! vous trouvez auprès de moi le temps bien long. Restez encore un peu... Ah oui! que voulais-je donc vous demander? Les brigands... ditesmoi... qui paraissaient-ils être? Quelle était leur tournure? Ils étaient déguisés : mais comment?

le votageue. Votre maître affirme que c'étaient des juifs. Ils en avaient la barbe, c'est vrai ; mais leur langage était le patois ordinaire aux gens d'ici. S'ils étaient déguisés, comme je le crois fermement, le crépuscule leur est très bien venu en aide. Car je ne crois pas que ce soient des juifs qui rendent les routes dangereuses, quand on les tolère si peu dans ce pays.

maetin ceoumm. Oui, oui, nioi aussi je suis sûr que c'étaient des juifs. On voudrait ne pas connaître cette canaille impie. Tous tant qu'ils sont, sans en excepter

aucun, ce ne sont que filous, que voleurs, que bandits de grand chemin. Aussi est-ce un peuple que le bon Dieu a maudit. Que ne suis-je le roi ! Je n'en laisserais pas un, pas un seul en vie. Ah! Dieu garde tous les honnêtes chrétiens, de telles gens ! Si le bon Dieu luimême ne les haïssait, en serait-il resté, il y a quelque temps, dans le désastre de Breslau, moitié plus des leurs que des chrétiens ? M. notre pasteur, dans son dernier prêche, l'a très sagement rappelé. Ils auront voulu, comme s'ils l'avaient entendu, s'en venger surle-champ sur notre bon maître. Ah! mon cher monsieur, si vous voulez avoir prospérité et bonheur dans ce monde, gardez-vous des juifs avec plus de soin que de la peste.

le voyageur. Plût à Dieu, que ce ne fût là que le langage de la populace !

martin croumm. Par exemple, monsieur, je suis allé un jour à la foire... Eh bien, aussitôt que je pense à cette foire, je voudrais, si je le pouvais, empoisonner, d'un seul coup tous ces maudits juifs. A l'un, ils ont, dans la presse, fait le mouchoir, à l'autre la tabatière, au troisième la montre, et je ne sais quoi, encore. Vite, vite, il se font lourds comme bœufs, quand on découvre le vol. Et cela plus rapidement que jamais notre maître d'école ne joue sur l'orgue. Par exemple, monsieur; d'abord ils se serrent près de quelqu'un, à peu près comme moi près de vous en ce moment...

le voyageur. Un peu plus poliment, mon ami.

martin croumm. Oh ! c'est pour vous montrer. Quand ils se tiennent ainsi... voyez-vous... ils mettent avec la rapidité de l'éclair, la main dans le gousset de montre. (Il cherche, non pas dans le gousset de montre, mais dans la poche du paletot, et en retire la tabatière.) Et en cela il s'arrangent de façon qu'on jurerait qu'ils cherchent ici avec la main, tandis qu'ils fouillent là. Parlent-ils de la tabatière, ils vont droit à la montre; parlent-ils de la montre, ils ont l'intention de voler la tabatière. (Au moment où il tire nettement la montre, il est pis.)

le voyageur. Doucement, doucement, qu'est-ce que votre main cherche par là?

martincroumm. Voyez ainsi, monsieur, quel maladroit fripon je ferais. Si un juif avait déjà de cette façon touché à la montre.il y a longtemps que c'aurait été fait de la bonne montre. Mais je m'aperçois que je vous importune, et je prends la liberté de vous saluer de mon mieux, et je reste pour toute la vie, à l'occasion du bienfait par vous rendu, mon très honoré monsieur, votre très humble serviteur, Martin Croumm, dû-bailli de cette très noble seigneurie.

le voyageur. Allez, allez.

maetin csotjmm. Rappelez- vous bien ce que je vous ai dit des juifs. C'est une race impie de voleurs éprouvés.

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