SCÈNE VI Le baron, le voyageur
le baron. Ma fille n'était-elle pas auprès de vous? Pourquoi la petite sauvage s'enfuit-elle?
le voyageur. C'est un bonheur inappréciable d'avoir une fille aussi charmante et aussi gaie. Elle m'a enchantée par sa conversation, où règne la plus aimable innocence, l'esprit le plus naïf.
le baron. Vous la jugez avec trop de bienveillance. Elle est un peu au dessous des filles de son rang, et possède peu l'art de plaire que l'on peut difficilement acquérir à la campagne, et qui pourtant a souvent plus de pouvoir que la beauté même. Tout en elle est encore tel que la simple nature l'a fait.
le voyageur. Elle est d'autant plus aimable qu'on trouve moins de telles femmes dans les villes. Tout y est dissimulé, contraint, appris. Oui, et on en est venu jusqu'à y prendre bêtise, grossièreté, et nature pour des mots de même valeur.
le baron. Qu'est-ce qui pourrait m'être plus agréable que de voir nos pensées et nos jugements si bien d'accord? Oh! que n'ai-je eu depuis longtemps un ami de votre valeur !
LES JUIFS 6t
le voyageur. Vous êtes injuste pour vos autres amis.
le baron. Pour mes autres amis, dites-vous?... J'ai cinquante ans... j'ai eu des connaissances; mais, des amis, pas encore. Et jamais l'amitié ne m'a paru aussi séduisante que depuis quelques heures que je prétends à la vôtre. Comment la puis-je mériter?
le voyageur. Mon amitié est de si peu d'importance que la simple recherche que vous en faites est suffisante pour l'obtenir. Votre demande est de plus haut prix que ce que vous demandez.
le baron. Oh! monsieur, l'amitié d'un bienfaiteur...
le voyageur. Permettez... n'est pas de l'amitié. Si vous me considérez sous ce faux point de vue, je ne puis pas être votre ami. Supposez un instant que je fusse votre bienfaiteur; n'aurais-je pas à craindre que votre amitié ne fût autre chose qu'une vive reconnaissance?
le baron. Les deux ne peuvent-elles pas se réunir?
le voyageur. Très difficilement. Celle-ci, une âme noble la prend pour son devoir ; l'autre exige un mouvement purement spontané de l'âme.
le baron. Mais comment pourrais-je?... Votre délicatesse trop extrême me rend tout confus...
le voyageur. Ne m'estimez pas plus haut que je ne le mérite. Je suis tout au plus un homme qui a accompli son devoir avec plaisir. Le devoir accompli ne mérite aucune reconnaissance. Et de l'avoir accompli avec plaisir, j'en suis suffisamment récompensé par votre amitié.
le baron. Cette grandeur d'âme me confond encore davantage... Mais je suis peut-être trop téméraire... Je n'ai pas encore voulu me permettre de vous demander votre nom, votre position... Peut-être est-ce que j'offre mon amitié à- une personne qui... qui, pour la mépriser...
le voyageur. Pardon, monsieur... Vous... vous vous faites... vous avez une trop haute idée de moi.
le baron. (A part.) Dois-je lui demander? Il peut prendre mal ma curiosité.
le voyageuk. (A part.) S'il m'interroge, que lui répondre?
le baron. (A part.) Je ne le lui demanderai pas ; il pourrait y voir une grossièreté.
le voyageur. (A part.) Lui dirai- je la vérité?
le baron. {A part.) J'emploierai la voie la plus sûre. Je ferai interroger d'abord son domestique.
le voyageur. (A part.) Que ne puis-je éviter cette humiliation ?
le baron. Pourquoi si songeur?
le voyageur. J'allais vous demander la même chose, monsieur.
le baron. Je le sais, on se laisse aller quelquefois. Parlons d'autre chose. — Croyez-vous que ce fussent de véritables juifs qui m'ont attaqué? Ce n'est que maintenant que mon bailli vient de me dire qu'il y a quelques jours, il en a trouvé trois sur le grand chemin. Comme il les décrit, ils ressemblaient plus à des voleurs qu'à des honnêtes gens. Et pourquoi même en douterai s-je? Une race si avide de gain s'inquiète peu de le gagner, loyalement ou non, par ruse ou par force... Elle paraît même née pour les affaires, ou, pour parler français, pour les tromperies. Politesse, franchise, énergie, discrétion, voilà les qualités qui la rendraient estimable , si elle ne les employait pas pour notre malheur.... (Il se tait un instant.) Les juifs m'ont déjà d'ailleurs causé perte et dommage. Lorsque j'étais encore au service , je me laissai persuader de souscrire , comme caution, une lettre de change pour un de mes amis, et le juif, par qui elle était tirée, me força non seulement à la payer /mais encore à la payer deux fois... Oh ! ce sont les gens les plus astucieux et les plus vils... Qu'en dites-vous? Tous paraissez tout abattu.
le voyageur. Que dirai-je?. .. que j'ai souvent entendu de semblables plaintes...
le baron. Et n'est-il pas vrai que leur physionomie a quelque chose qui nous prévient contre eux ? On croirait lire très clairement dans leurs yeux , la malice, le manque de conscience , la cupidité 3 la fourberie et le
parjure... Mais pourquoi vous détournez-vous de moi?
le voyageur. Je vous entends dire que vous êtes un grand physionomiste , et j'ai souci que ma physionomie...
le baron. Oh! vous me mortifiez. Comment en pouvez-vous venir à un tel soupçon? Sans être un grand physionomiste, je vous dirai que je n'ai jamais rencontré d'air aussi franc , aussi généreux , aussi agréable que le vôtre.
le voyageur. A vous dire vrai, je ne suis pas partisan des opinions générales sur toute une race... Ne prenez pas mal ma franchise... Je crois que parmi toutes les races, il y a de bonnes et de mauvaises gens... Et parmi les juifs...