‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 48 sur 114 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

PHILTO, STALÉNO

staléno. Bonjour monsieur Philto.

philto. Eh! c'est monsieur Staléno! Comment va, mon vieux, mon cher, mon bon ami? Où alliez-vous? staléxo. J'avais précisément l'intention d'aller chez

vous.

philto. Chez moi? Mais c'est parfait. Venez, je vais y retourner avec vous.

staléno. C'est inutile pour ce que j'ai à vous dire : cela m'est tout à fait égal que cela se passe chez vous ou dans la rue. J'aime mieux vous parler en plein air, afin d'être ainsi plus en sûreté contre la contagion.

philto. Que voulez-vous dire avec votre contagion? Aurais-je été atteint de la peste, depuis que je ne vous ai vu?

LE TRESOR aa

staléno. De quelque chose de pis que la peste... 0 Philto! Philto! Êtes-vous l'honnête Philto, que la ville avait toujours jusqu'ici compté parmi le petit nom des gens de la vieille roche ?

philto. Voilà un début excellent pour un sermon. Par quoi me le suis -je attiré !

staléno. Par le fait que l'on vous attribue en ville. Vieux trompeur, écorcheur, sangsue... voilà encore pour vous les plus jolis titres d'honneur.

philto. Pour moi?

staléno. Oui, pour vous.

philto. J'en suis désolé. Mais qu'y faire? Il faut laisser parler les gpns. Je ne puis empêcher personne de penser ou de dire de moi, les choses les plus désavantageuses ; il me suffit d'être convaincu en moi-même qu'on me fait tort.

staléno. Vous le prenez si froidement? Eh bien, moi, quand je l'ai su, je ne l'ai pas si froidement pris. Mais ce n'est pas votre tranquillité qui vous justifie. Souvent on n'est tranquille que parce qu'on sent en soi-même qu'on n'a aucun droit... Si quelqu'un parlait de moi de la sorte, je commencerais par lui tordre le cou. Mais c'est que je ne crois pas non plus que je pusse jamais par mes actes en donner l'occasion.

philto. Puis-je savoir enfin quel est le crime que l'on m'impute?

staléno. En vérité? Il faut que vous ayez la conscience extrêmement élastique, pour que cela ne vous vienne pas sur-le-champ à l'esprit... Dites-moi; Anselme était votre ami ?

philto. Il était mon ami, et il l'est encore, quelque temps qu'il y ait que nous sommes séparés l'un de l'autre. Ne savez-vous pas qu'il m'a confié lors de son départ, la surveillance de son fils et de sa fille? L'aurait-il fait, s'il ne m'avait pas ténu pour son ami sincère?

staléno. Honnête Anselme, comme tu t'es trompé !

philto. Je pense qu'il ne doit pas s'être trompé.

staléno. Non? Allons, allons ! Si j'avais un fils que je voulusse savoir entraîné à sa perte complète, je le con-

fierais à coup sûr à votre surveillance. Il est devenu un joli petit fruit, Lélio !

philto. Vous mettez dans ce moment à ma charge, ce dont vous m'avez toujours dit jusqu'ici que j'étais irresponsable. Lélio a accompli toutes ses ruineuses débauches, sans que j'en susse rien; et quand je les apprenais, il était déjà trop tard pour les prévenir.

staléno. Tout cela, maintenant je ne le crois plus: car votre dernier trait laisse voir dans votre jeu.

philto. Quel trait?

staléno. A qui donc Lélio a-t-il vendu sa maison?

phllto. A moi.

staléno. Soyez le bienvenu, Anselme! Vous pourrez à présent coucher dans la rue... Fi, Philto !

philto. Je la lui ai vraiment payée trois mille écus.

stanélo. Afin de devenir vraiment indigne du nom d'honnête homme.

philto. Fallait-il donc ne pas les payer?

staléno. Oh! ne laites pas tant le niais! Il ne fallait rien acheter de Lélio. Procurer de l'argent à un tel homme, n'est-ce pas mettre dans la main d'un maniaque un couteau avec lequel il puisse se couper la gorge ? N'est-ce pas faire alliance avec lui pour qu'il puisse ruiner impitoyablement son pauvre père?

philto. Mais Lélio avait impérieusement besoin d'argent ; une partie lui en était nécessaire pour le délivrer d'une honteuse prise de corps. Et si je n'avais pas acheté la maison un -autre l'aurait achetée.

staléno. D'autres auraient pu faire ce qu'ils auraient voulu... Mais ne vous blanchissez pas : on pénètre votre vrai mobile. La petite maison vaut à peu près quatre mille écus ; vous l'avez achetée trois mille, parce que vous avez pensé être le plus à portée du petit profit. J'aime aussi l'argent; mais, voyez-vous, Philto, je me ferais couper la main droite avant de faire une telle bassesse, quand je saurais y gagner un million. Bref, pour venir au fait : je vous donne quittance de mon amitié.

phllto. Vraiment! Staléno, vous me touchez extra-

LE TRESOR loi

ordinairement. Je crois véritablement que votre injure va me contraindre à vous révéler un secret que, sans cela, personne au monde n'aurait appris de moi.

staléno. Pour ce que vous me confierez, n'ayez pas d'inquiétude. Cela sera aussi en sûreté chez moi que chez vous.

philto. Regardez un peu derrière vous si personne ne nous écoute. Avez-vous bien regardé? Personne ne regarde-t-il non plus, ici, à la fenêtre?

staléno. Ce doit être un fameux secret. Je ne vois personne.

piïilto. Eh bien, écoutez. Le jour même de son départ, Anselme me prit à part et m'amena en un certain lieu de sa maison. J'ai encore, me dit-il, mon cher Philto, quelque chose à te révéler. Là, dans... Attendez un peu, Staléno; voici quelqu'un qu'il faut d'abord laisser passer...

staléno. Il est passé.

philto. Là, me dit-il, dans ce caveau, sous un des

silence ! il vient ici quelqu'un...

staléno. Ce n'est qu'un enfant.

philto. Les enfants sont curieux !

staléno. Il est loin.

philto. Sous un des pavés, dit-il, j'ai... Il court là de nouveau quelque chose...

staléno. Ce n'est qu'un chien.

philto. Mais ça a des oreilles!... J'ai, dit-il (Il regarde de temps en temps arec crainte derrière lui.) enterré un peu d'argent.

staléno. Quoi?

phimto. Chut ! on ne dit pas ces choses-là deux fois.

staléno. De l'argent? Un trésor?

philto. Oui, mais... Pourvu que personne n'ait entendu !

■ staléno. Peut-être le moineau qui vient de voler au dessus de nos têtes...

philto. J'ai, continua-t-il, assez longtemps épargné et me suis donné assez de peine pour l'amasser. Je m'en vais à présent : je laisse à mon fils suffisamment pour

m LE TRESOh

vivre; mais, je n'ose pas lui laisser un fenin de plus. Il a tous les instincts d'un homme de débauche, et plus il aurait, plus il mesurerait. Que resterait-il alors pour ma fille ? Je dois me prémunir contre tout accident ; le voyage que j'entreprends est long et dangereux; qui sait si j'en reviendrai? De cet argent donc, tu prendras tant et tant pour la dot de ma Camille, si par hasard il se présentait une occasion de la bien marier. Le reste sera à mon fils : mais pas avant que l'on sache d'une façon sûre que je sois mort. Jusque-là, je t'en prie, Philto, je t'en prie avec larmes, mon cher ami, n'en laisse rien soupçonner à Lélio : cache-le d'ailleurs à tous, afin qu'il n'en puisse rien apprendre par un tiers. Je promis tout à mon ami, et je lui fis serment... Eh bien, dites- moi, Staléno, lorsque j'ai appris que Lélio voulait à toute force vendre la maison, la maison même où l'argent est caché, dites-moi ce que je devais faire.

staléno. Qu'est-ce que j'entends? Par ma foi! La chose prend une autre tournure.

philto. Lélio avait fait mettre le placard de vente sur la maison pendant que j'étais à la campagne.

staléno. Ha! ha! Le loup avait cru prendre les chiens en défaut.

philto. Vous pouvez vous imaginer que je ne fus pas peu effrayé en rentrant en ville. Les choses en étant à ce point, fallait-il alors trahir mon ami, et montrer le trésor au débauché Léiio? Ou bien fallait-il laisser aller la maison en des mains étrangères, d'où peut-être Anselme n'aurait jamais pu la retirer? Enlever le trésor, inadmissible. En un mot, je ne vis pas de meilleure ressource que d'acheter moi-même la maison, et de sauver trésor et maison par ce moyen. Anselme peut maintenant arriver aujourd'hui ou demain : je suis en mesure de lui remettre les deux. Vous voyez bien que je ne tire aucun parti de la maison que j'ai achetée. J'en ai fait sortir le fils et la fille, et j'ai dûment fermé la porte. Personne n'y doit entrer que son vrai maître. Je prévoyais que les gens me calomnieraient ; mais mieux vaut paraître un peu de temps moins honorable , que de

l'être en réalité. Eh bien, suis-je encore à vos yeux, un vieux filou, une sangsue?..

staléno. Vous êtes un honnête homme, et moi, un niais... Que ces gens-là qui veulent savoir tous les cancans, et sont à la recherche des nouvelles qui n'ont ni queue ni tête , soient à tous les diables ! Quelle histoire ne m'avaient-ils pas glissée dans les oreilles, sur votre compte!... — Mais aussi, âne bâté que je suis, pourquoi l'ai-je crue? Ne m'en veuillez pas, Philto, j'ai été trop vite.

philto. Je ne vous en veux pas : vos intentions étaient bonnes. L'honneur de mon nom vous est cher, et cela me réjouit. Cela ne vous aurait pas tant chagriné, si vous n'étiez pas mon ami.

staléno, Vrai, je suis en colère contre moi.

philto. Laissez donc.

staléno. J'ai raison d'être furieux contre moi d'avoir pu m'imaginer, même une seconde, quelque chose d'injuste de votre part.

philto. Et moi, je vous aime pour votre franchise envers moi. Un ami qui nous dise en face tout ce qu'il pense de choquant sur notre compte, est à présent très rare : il ne faut pas lui en vouloir, quand même il n'aurait raison qu'une fois sur dix. Continuez seulement à bien penser de moi.

staléno Voilà ce que j'appelle parler comme on doit. Tope! nous sommes amis et pour toujours amis.

philto. Tope!... Avez-vous quelque autre chose à me dire?

staléno. Je ne sache pas... Si, cependant. (A part.) Peut-être puis-je rapporter à mon neveu une nouvelle inespérée.

phllto. Qu'est-ce?

staléno. Ne me disiez-vous pas qu'une partie de l'argent enfoui devait former la dot de mademoiselle? philto. Si.

staléno. A quelle somme se monte-t-elle bien? philto. A six mille écus.

staléno. Ce n'est pas mal. Et s'il se rencontrait un

parti sortable pour les six mille écus... pour mademoiselle Camille, voulais-je dire : auriez-vous envie de me donner votre consentement?

philto. Si le parti était sortable, pourquoi pas?

staléno. Si c'était mon pupille, par exemple? qu'en pensez-vous?

philto. Quoi? Le jeune M. Léandre? A-t-il jeté uu œil sur elle?

staléxo. Il y a bien jeté les deux. Il en est si épris, qu'il l'aimerait mieux prendre aujourd'hui que demain, fût-elle sans dot.

philto. C'est de l'amour. Vraiment, monsieur Staléno, votre proposition n'est point à dédaigner. C'est sérieux?

staléxo. Tout à fait sérieux Je suis incapable de plaisanter avec six mille écus.

philto. Oui, mais Camille, elle, veut-elle de Léandre V

staléxo. Lui au moins veut d'elle. Quand vingt mille écus veulent en épouser six mille , les six mille seraient fous de refuser les vingt mille. La jeune fille saura compter.

philto. Je crois qu'Anselme, s'il revenait aujourd'hui, ne pourrait pas mieux souhaiter pour sa fille. Donc , je prends tout sur moi. L'affaire est entendue, monsieur Staléno.

staléxo. A condition que, pour les six mille écus, ce soit entendu aussi...

philto. Oui, mais, malédiction! voici que je tombe dans le plus grand embarras,.. Faudrait-il donc que Léandre touchât sur-le-champ les six mille éccus?

staléno. Sur-le-champ, ou pas de mariage.

philto. Alors donnez -moi donc un bon conseil. L'argent est caché; si je le tire de la cachette, d'où dirai-je qu'il me vient? Si je dis la vérité, Lélio éventera la mèche et ne se laissera pas dissuader de croire que, là où il y avait six mille écus, il pourrait bien y en avoir, davantage. Dirai-je que l'argent est mien? Je n'aimerais par non plus a dire cela. Les gens prendraient pied làdessus, pour me calomnier de nouveau. Philto, diraient-

ils peut-être , ne serait pas si libéral , si sa conscience ne lui reprochait d'avoir beaucoup trop trompé ces pauvres enfants.

staléno. Tout cela est vrai.

philto. Aussi penserais-je qu'il serait bon de laisser là la dot jusqu'au retour d'Anselme. Léandre n'aurait rien à craindre.

staléno. Léandre, comme je vous l'ai dit, ne ferait là-dessus aucune opposition. Mais , mon cher Philto , moi qui suis son tuteur, j'ai autant que vous à prendre en considération les mauvais propos. Oui, oui, on murmurerait : le riche pupille est tombé entre bonnes mains! Le voilà accolé à une pauvre fille , et la pauvre fille, pour marquer sa reconnaissance, saura aussi comment se conduire à l'égard du tuteur. Staléno est rusé : les comptes qu'il a à rendre à Léandre ne sont pas trèsfaciles à apurer. Une aide qui ferme les yeux à son mari, quand il voudra les examiner, cela n'est pas mal en cette circonstance... Merci de pareilles inventions.

philto. Vous avez raison... Mais comment nous y prendre? Réfléchissez-y donc un peu...

staléno. Vous aussi...

philto. Si nous...

staléno. Eh bien?

philto. Non, inadmissible!

staléno. Écoutez : je pense... inadmissible aussi.

philto. Ne pourrait-on pas...

staléno. {E a -même temps que Philto.) Il faudrait...

philto. A quoi pensiez-vous?

staléno. Que vouliez-vous dire?

philto. Parlez...

staléno. Dites...

philto. Vos idées d'abord.

staléno. Les vôtres. Les miennes ne sont pas encore bien mûres...

philto. Et les miennes... elles se sont envolées de nouveau.

staléno. C'est dommage ! Mais patience ! Les miennes commencent à mûrir... elles sont mûres.

philto. Bon!

staléxo. Nous pourrions, pour un bon pourboire, nous procurer un garçon qui fût assez adroit et qui eût assez de babil pour dire dix mensonges d'une seule baleine.

philto. A quoi nous servirait-il?

staléxo. Il se déguiserait et se donnerait comme venant de je ne sais quel pays, d'un pays éloigné...

philto. Et?..

staléxo. Et comme ayant parlé à Anselme.

philto. Et?..

staléxo. Et comme ayant reçu d'Anselme des lettres d'Anselme, l'une pour son fils, l'autre pour vous...

philto. Et ensuite?...

staléxo. Ne voyez-vous donc pas où je veux en venir? Dans la lettre d'Anselme à son fils, il y aurait qu'il ne peut pas encore revenir de si tôt ; qu'en attendant, Lélio administre bien la maison et ménage bien son argent, etc.-.. Dans la lettre pour vous, il y aurait qu'Anselme a réfléchi à l'âge de sa fille, qu'il aimerait à la voir mariée, et qu'il lui envoie tant et tant pour sa dot, au cas où elle trouverait un bon parti.

philto. Et ce garçon feindrait d'apporter l'argent de la dot? N'est-ce pas?

staléxo. Oui, certainement.

philto. C'est faisable... Mais le fils ne connaît-il pas trop bien l'écriture de son père? ne songera-t-il pas au cachet de son père ?

staléxo. Oh! il y a mille subterfuges. Ne vous donnez donc pas de soucis intempestifs... Je songe à quelqu'un qui pourra jouer ce rôle à merveille.

philto. Eh bien, allez et faites avec lui vos conventions. Je vais à l'instant préparer l'argent, ou plutôt prendre du mien, en attendant que je puisse en toute sécurité déterrer l'autre.

staléxo. Faites, faites ; dans une demi-heure, l'homme sera chez vous. (Il sort.)

philto. (Seul.) Est-ce assez vexant pour moi d'être obligé sur mes vieux jours de me servir d'une telle

ruse, et à Fencontre du débauché Léliol... Le voici lui-même, avec celui qui le dirige dans toutes ses friponneries. Ils causent assez sérieusement; il est probable qu'il y a de nouveau anguille sous roche. {Il se retire un peu à Vécart.)

Page 1