‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 49 sur 114 · SCENE IV LÉLIO, MASCARILLE, PHILTO · texte numérisé non relu

SCENE IV LÉLIO, MASCARILLE, PHILTO

lélio. Et voilà tout le reste des trois mille écus.! {Il compte.) Dix, vingt, trente, quarante, cinquante, cinquante-cinq. Plus que cinquante-cinq écus?

mascarille. Cela me semble à moi-même incroyable. Permettez-moi donc de compter. {Lélio lui donne V argent.) Dix, vingt, trente, quarante, quarante-cinq. Oui, vraiment, quarante-cinq écus, plus un fenin en sus. {Il lui rend Vargent.)

lélio. Quarante-cinq? Cinquante-cinq veux-tu dire.

mascarille. Oh ! . j'espère avoir mieux compté que vous.

lélio. {Après avoir recompté à part.) Ha! ha! monsieur l'escamoteur ! Vous n'avez pourtant pas mis vos mains dans vos poches? Avec votre permission...

mascarille. Qu'ordoimez-vous?

lélio. Votre main, monsieur Mascarille...

MASCARILLE. Oh! fi!

lélio. Je vous en prie...

mascarille. Non, certes ! je... Vous me faites rougir...

lélio. Rougir? Ce serait quelque chose de tout nouveau pour toi... Pas de cérémonies, coquin ; montre-moi ta main.

mascarille. Je vous dis, monsieur Lélio, que vous me faites rougir... Car vraiment... je ne me suis pas encore lavé d'aujourd'hui.

lélio. Nous le savons. Aussi n'y a-t-il rien d'extra»

ordinaire que tout y reste collé à la saleté. (Il lui ouvre la main et trouve la pièce (Vor entre les doigts.) Vois-tu quelle vertu nécessaire c'est que la propreté. Il ne s'en faudrait pas d'un cheveu qu'on te prît pour un escroc, et tu n'es pourtant qu'un pourceau... Mais sérieusement, si sur chaque cinquante écus tu as opéré une réduction de dix écus, cela ne fait sur trois mille écus — voyons — cela ne fait que six cents écus qui sont tombés dans ta bourse.

mascaeille. Tonnerre ! On aurait de la peine à croire qu'un prodigue sût si bien compter.

lélio. Mais je ne vois pas encore comment la somme a été employée... Songe donc, trois mille écus !

mascaeille. Ils seront bientôt répartis. Premièrement pour la lettre de change protestée...

lélio. Nous sommes loin de compte.

mascaeille. A mademoiselle votre sœur, pour le ménage...

lélio. C'est une bagatelle.

mascaeille. À M. Stiletti , pour huîtres et vins d'Italie...

lélio. C'était cent vingt écus...

mascaeille. Remboursement des dettes d'honneur...

lélio. Cela ne monte pas à beaucoup plus.

mascaeille. Puis, une certaine sorte de dettes d'honneur, contractées ailleurs qu'au jeu... Certainement aussi, au jeu!... à la bonne et honnête dame Lelane, et à sa charmante nièce.

lélio. Passons sur ce point! Pour cent écus, on a bien des rubans, bien des paires de bottines, bien des dentelles.

mascaeille. Mais, votre tailleur...

lélio. Il est payé là-dessus ?

mascaeille. Ahi vraiment il n'est pas encore payé. Etje...

lélio. Et tu? Eh bien, sans contredit, il tant plus compter pour toi que pour la lettre de change, plus que le sieur Stiletti, et plus que pour la femme Lelaue...

mascaeille, Non, non, monsieur... et je, j'allais

vous dire que moi non plus, je ne suis pas payé. J'ai laissé dans vos mains tout mon gage de sept années.

lélio. Tu t'es autorisé de là, depuis sept ans, pour me tromper de toutes les manières possibles, et je t'ai bien laissé profiter de l'autorisation...

philto. (S'> approchant.) A tel point que ce sera, enfin de compte, le maître qui devra porter la livrée du domestique.

mascaeille. Quelle prophétie! Je crois qu'elle nous tombe du ciel. (Il regarde derrière lui.) Ha! ha! monsieur Philto, elle vient de vous? J'ai trop de grandeur d'âme pour vous souhaiter le sort des nouveaux prophètes... Mais si vous nous avez écoutés, dites vousmême s'il est permis que le gage d'un pauvre serviteur, pendant sept années...

philto. C'est à la potence que tu devrais le retrouver ton gage... Monsieur Lélio, j'ai un mot à vous dire.

lélio. Pourvu que ce ne soient pas des reproches, monsieur Philto ; j'en mérite, mais vous arrivez trop tard.

philto. Monsieur Léandre a fait demander par son tuteur, M. Staléno, la main de votre sœur.

lélio. De ma sœur? C'est là un grand bonheur.

philto. Certainement ce serait un bonheur; mais il y un obstacle : c'est la dot. Staléno n'a pas pu croireque vous eussiez tout dissipé. Aussitôt que je le lui eus dit, il retira sa demande.

lélio. Que dites-vous?

philto. Je dis que vous avez fait aussi le malheur de votre sœur. La pauvre fille, par votre faute, restera sans époux.

mascarille. Ce n'est pas par sa faute, mais par celle d'un vieux ladre. Que la peste emporte tous les tuteurs intéressés! et tout ce qui est de leur bord! (Il regarde Philto.) Faut-il donc qu'une jeune fille ait de L'argent pour devenir l'honnête femme d'un honnête homme? Et, en tous cas, je sais bien qui pourrait lui donner une dot. Il y a des gens qui ont soin d'acheter les maisons à vil prix.

lélio. {Songeur.) Oui, Camille est vraiment malheureuse. Son frère est... est un misérable...

mascarille. Si vous vous injuriez vous-même, cela vous regarde... Mais, monsieur Philto, un petit supplément de mille écus, en considération du bon marché de votre acquisition....

philto. Adieu, Lolio. Cette nouvelle semble vous rendre sérieux. Je ne veux pas troubler vos bonnes réflexions.

mascarille. Et vous n'aimeriez pas non plus à en faire vous-même. N'est-ce pas que ce petit supplément de prix donnerait du reste une aide excellente au mariage ?

philto. Mascarille, prends garde à mon supplément... La monnaie pourrait ne pas t'aller... {Il sort.)

mascarille. Ce serait de la triste monnaie, si elle ne pouvait au moins avoir de valeur au jeu.

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