SCÈNE V
LELIO, LISETTE, PETER portant une corbeille de gâteaux
péter. Holà! gentille fillette, n'achetez-vous rien aujourd'hui?
lisette. Rien, cette fois, Péter.
pétee. Des macarons, des tourtelettes, des craquelins sucrés, des oublis, rien?
lisette. Rien, non.
pétee. Rien du tout? Monsieur Lélio, des friandises : macarons, tourtelettes, craquelins sucrés, oublis.
lélio. Va-t'en; aujourd'hui je n'ai pas d'argent.
pétee. Achetez toujours : des macarons, des tourtelettes, des craquelins sucrés, des oublis.
lélio. Je ferai bientôt un héritage. Veux- tu me faire crédit jusque-là, je prends toute ta corbeille.
pétee. Ha! ha! Vous marchez sur les brisées de M. le capitaine. Il m'achèterait aussi tous les jours, pourvu que je voulusse lui faire crédit jusqu'à son mariage. Mais, vous autres, messieurs, ce que vous dévorez à belles dents, vous avez de la peine à le payer, quand le goût en est passé.
lélio. De quel capitaine parles-tu?
pétee. De celui qui demeure au troisième étage, sur le derrière»..
lélio. Où donc?
pétee. Là, en haut de la grand'rue. C'est une petite chambre à une fenêtre.
lisette. Eh bien, cela ne vous suffit-il pas? Le capitaine, dans la grand'rue, au troisième étage, sur le derrière, dans une petite chambre à deux fenêtres.
pétee. Oui, oui, très bien, c'est celui-là même.
lélio. Mais comment se nomme-t-il donc, bouffon?
pétee. Ah! Comment il se nomme?... il se nomme... attendez... je m'en souviendrai bien. Son chien s'appelle Judas. C'est un grand chien mâtin au poil fauve... pour cela, je le sais bien. Mais lui... il se nomme, de Prugel... non, de Stoss... non... ha! ha!... Schlag, de Schlag; monsieur le capitaine de Schlag.
lélio. Ainsi tu le connais?
pétee. Pourquoi pas? J'ai même l'honneur de connaître son domestique. Car il est le mari de la fille de ma mère. Et, si je ne me trompe, nous sommes beauxfrères.
lisette. Certes, Péter, tu pourrais nous rendre un grand service.
pétee. Tope! Si cela me rapporte quelque chose, c'est tout fait. Parlez. (Il ote sa corbeille.)
lisette. Sais-tu qui le capitaine de Schlag va épouser?
pétee. La première venue, si elle a de l'argent. Je crois qu'il te prendrait. Mais...
lisette. Oh ! pour moi, je sais déjà où me placer ailleurs, sans tant de mais. Bref, c'est notre vieille demoiselle qu'il veut épouser.
pétee. Oui, qu'il veut...
lisette. Oh ! Elle veut aussi .
pétee. Tant mieux. Alors l'affaire va bien. C'est une future pratique de plus.
lisette. Oui, imbécile; mais nous ne voulons pas, nous. (File se place au dessus de la corbeille.)
pétee. Eh bien, il n'en sera rien.
lélio. Ce serait à souhait, et je ne perdrais pas mon héritage.
pétee. «Ha!. ha! ha!
Lisette. Pourquoi ris-tu?
péter. Ha! ha! Votre héritage n'est-il pas à la merci de l'épouseur ? Il est heureux pour moi d'avoir encore mes macarons. Mais que voulais-tu me dire, Lisette? (Il s'aperçoit qu'elle goûte aux gâteaux .) Oh! Sandieu , tu étais à ma droite ! Veux-tu bien , chatte voleuse!... Je serai bienvenu de ma femme ! Elle m'a compté toutes les plus petites pièces. (Il place la corbeille de Vautre côté.)
lisette. Imbécile, je veux goûter. Peut-être en achèterai-je , si je les trouve à mon gré. Eh! écoute. Va-t'en donc avec ta marchandise... chez lui. (Elle passe de Vautre côté.)
pétee. Pteste un peu tranquille , Lisette. J'entends aussi bien de cette oreille-ci que de l'autre. (Il replace la cordeille de Vautre côté.) Eh! que faire chez lui, puisqu'il n'achète rien?
lisette. Ne pourrais -tu pas par hasard, d'une manière adroite, en venir à lui parler de son mariage?...
pétee. D'une manière adroite? En doutes-tu? Du diable, je sais de belles transitions... par exemple... qu'il dise : « Péter, je n'ai pas besoin de tes marchandises. » Alors je pourrais lui dire : — Oui. .. que'voulaisje dire? — C'est cela : je pourrais lui dire : « Pas du tout, du tout? Dieu vous garde! » et je m'en retournerais.
lisette. Imbécile, que lui aurais-tu donc, de la sorte, dit du mariage? Et il ne s'agit pas seulement de lui parler de mariage , il faut encore voir à lui ôter notre demoiselle de l'esprit. A cette fin nous te donnons même liberté pleine et entière de lui redire toutes les infamies et toutes les calomnies nécessaires pour y arriver.
lélio. L'idée ne serait pas sotte, mais lui, pour l'exécuter, il est par trop bête.
pétee. Oh! non. Vous vous trompez, monsieur Lélio. Je me suis déjà tiré de pareilles affaires. Ce n'est qu'une petite répétition à faire. Supposez que vous T. III. 2
soyez le capitaine : « Qu'est-ce , dirais-je , vous voulez vous marier? Qui est-ce qui vous a fait faire ce rêve? Vous qui étiez autrefois un tel contempteur du mariage? » Non, de vrai, cela n'irait pas. Ce n'est pas vrai. Il y a longtemps qu'il aurait voulu se marier. — Mais ainsi... " Quoi? Vous allez épouser cette vieille fille?... Là, là, ce n'est mal, elle a de l'argent vaillant. »
Lisette. Bah! Nous sommes bien logés avec toi. Va, va, je vois que tu n'es bon à rien.
pétee. Bah ! Comment donc? Tu ne m'as pas encore mis à l'épreuve. Crois-tu que cela fît bien, si je disais : « Vous voulez épouser cette vieille figure de guenon? Elle a une mine : on dirait qu'elle est couchée depuis trois ans dans la fosse. Elle fera joliment reverdir votre très noble race. Et, soit dit en confidence, on raconte qu'elle est sorcière. Sa richesse dont on fait tant de bruit , ce sont des charbons rougis à blanc , qu'elle a placés dans un grand pot, derrière la porte de la cave, et confiés à la garde d'un grand chien noir, qui a des yeux de feu, six rangées de dents, une triple queue... »
Lisette. Ah! Dieu nous garde! Une triple... coquin, avec ton discours, tu fais venir la crainte de mourir. {Elle se replace au dessus de la corbeille.)
pétee. Ha! ha! Et pourtant, auprès de lui, tout cela ne serait d'aucun effet : « "Sois sans inquiétude , dirait-il. Je verrai à me rendre maître du trésor. Aussi bien , en Silésie et en Bohême , si profondément que le paysan eût enterré tout ce qu'il avait, je... »
Lisette. Il me vient à l'esprit encore quelque chose de mieux. Cela marchera, j'en suis sûre.
pétee. Quoi ? Le diable t'a-t-il encore replacée près de ma corbeille? Il faut que je la resuspende.
Lisette. Ne fais le sot, elle sera trop lourde à porter.
pétee. Non, non. Si je la laissais trop longtemps là, elle pourrait devenir trop légère.
lisette. Je sais que notre demoiselle n'a pas encore vu M. le capitaine de Schlag. Tu devrais te faire passer pour lui.
lélio. Je te comprends, Lisette. C'est parfait d'invention.
péter. Je n'y comprends encore rien.
lisette. Sortons, nous combinerons la chose en lieu sûr. Ici nous pourrions être surpris.