SCÈNE VII STALÉNO, MASCAEILLE
mascaeille. {A part.) A présent, rendons-lui un bon service malgré lui. Comment commencer? — Psitt!... Demeurez encore un instant , monsieur Staléno.
staléno. Qu'y a-t-il?
mascaeille. Je vous considère comme un homme qui sait estimer à sa valeur un avis bien intentionné...
staléno. Tu me considères comme je suis.
mascaeille. Et comme un homme qui ne croit pas qu'un domestique trahisse réellement son maître, en refusant de sonner partout de la même trompe que lui.
staléno. Oui,. assurément le serviteur d'un méchant doit participer aussi peu possible aux actions de son maître. — Mais pourquoi me dis-tu cela? Lélio a-t-il quelque projet contre moi?
mascaeille. Soyez sur vos gardes ; je vous en prie, je vous en conjure; je vous en conjure par tout ce que vous aimez sur la terre ; par le salut de votre pupille ; par l'honneur de vos cheveux gris...
staléno. Tu parles en vrai conjurateur; mais pourquoi dois-je me tenir sur mes gardes?
mascaeille. A cause de l'offre que vous a faite Lélio.
staléno. Comment cela?
mascaeille. Bref, vous et votre pupille, vous êtes des gens perdus, si vous acceptez la métairie. Car, premièrement, il me suffira de vous dire que les dettes qui grèvent la métairie absorbent presque toute la valeur de cette guenille.
staléno. Eh bien, Mascarille, si ce n'est que presque...
mascaeille. Très bien, il me vient une autre idée. — Mais écoutez maintenant ce que je vais vous dire. La terre, où est située la métairie est en quelque sorte
la contrée sur laquelle pèsent toutes les malédictions qui jamais aient été prononcées sur la terre.
staléxo. Tu m'effrayes...
mascaeille. Quand les voisins aux alentours ont les plus riches moissons, les champs qui composent cette métairie rapportent à peine la semence. Tous les ans la mortalité qui règne sur le bétail vide les étables.
staléno. On ne peut donc y élever aucun bétail?
mascarllle. C'a été la pensée de M. Lélio, et depuis longtemps il a vendu moutons et bêtes à cornes, cochons et chevaux, poules et pigeons. Mais si la mortalité ne trouve plus de bœufs à frapper... que pensez-vous bien qu'elle fasse?... Elle frappe les hommes.
staléno. Impossible!
mascarille. Si, certainement. Aucun valet n'y reste six mois, eût-il une santé de fer. M. Lélio a fait louer les garçons les plus robustes dans la Vandalie. Mais inutile: au printemps, ils étaient morts.
staléno. Eh bien alors! il faut essayer des Poméraniens. Ce sont des gens qui résistent encore mieux que les Vandales, ce sont des gens bâtis à chaux et à sable.
mascarïlle. Et le petit bois qui dépend de la métairie, monsieur Staléno...
staléno. Eh bien, le petit bois?
mascaeille. Dans tout le petit bois vous ne trouveriez pas un arbre où il n'y ait eu, soit quelqu'un de tué. . .
staléno. De tué?
mascarille. Soit quelqu'un de pendu. Aussi Lélio a-t-il pris en horreur cet horrible petit bois, à tel point qu'il le fait éclaircir tous les jours. Et croiriez-vous bien que le bois abattu là ne se vend que pour la moitié de sa valeur.
staléno. C'est un tort.
mascarille. Eh ! Il le faut bien; quand les gens qui ont acheté de ce bois ont voulu le brûler, ils ont été bien surpris. Tantôt les pierres renfermées dans les bûches ont brisé les poêles ; tantôt il en est sorti une fumée si infecte, que la servante en tombait en pâmoison devant le foyer de la cuisine.
staléno. Mais, Mascarille, ne mens-tu pas?
mascaeille. Je ne mens pas, monsieur, à preuve que je ne sais pas mentir... Et 1 étang...
staléno. Y a-t-il un étang?
mascaeille. Oui, mais un étang où se sont noyés plus de gens, qu'il n'y a dedans de gouttes d'eau. Les poissons ne s'y nourrissent donc clairement que de cadavres humains, et vous pouvez facilement penser quelle espèce de poissons cela peut faire.
staléno. De grands et gros poissons...
mascaeille. Des poissons qui, par leur alimentation, ont acquis l'intelligence de l'homme, et en conséquence, ne se laissent plus attraper. Quand on vide l'étang, ils sont disparus... En un mot, il n'y a pas sur toute la terre un seul coin, où l'on puisse rencontrer pertes et malheurs, aussi copieusement et aussi sûrement. La tradition nous rapporte même, et l'histoire le confirme, que depuis trois cent et quelque cinquante ans... ou depuis quatre cents ans... aucun propriétaire de cette métairie n'est mort de sa belle mort.
staléno. A l'exception cependant du vieux parrain qui l'a léguée à Lélio.
mascaeille. On n'aime pas à en parler, mais le vieux parrain non plus...
staléno. Eh bien?
mascaeille. Le vieux parrain fut, pendant la nuit, étranglé par un chat noir qu'il avait toujours autour de lui. Et il est très, très vraisemblable que ce chat noir... c'était le diable... Ce qui arrivera à mon maître, Dieu le sait. On lui a prédit que des brigands l'assassineront, et je dois dire de lui, qu'il se donne toutes les peines possibles pour déjouer cette prédiction, et pour écarter de lui les brigands, par le généreux sacrifice de sa fortune : mais cependant...
staléno. Mais cependant, Mascarille, j'accepterai son offre.
mascaeille. Vous?... Allez donc! Vous ne le ferez jamais.
staléno. Certainement, je le ferai.
mascaeille. (A part ) Le vieux renard!
staléxo. (A jxtyf.) Comme je le martyrise, le fripon! — Mais, cependant, Mascarille, je te remercie de ton bon renseignement. Il me servira au moins à la faire revendre, aussitôt que j'en aurai fait mettre mon neveu en possession.
mascaeille. Il serait mieux pour vous de la refuser. Je ne vous ai pas encore tout raconté.
staleno. Réserve-le : car je n'ai pas le temps à présent de l'entendre. Une autre fois, Mascarille, je prêterai l'oreille à tes bouffonneries.