SCENE XI
RAPS, sous un costume étranger ei bizarre, ANSELME
raps. Il faut pouvoir jouer toutes sortes de personnages. Je voudrais bien voir qui pourrait reconnaître sous ce travestissement, le tambour Raps. De qui j'ai l'air, je ne le sais pas moi-même : et il faut... je ne sais même pas quoi. C'est une folle de commission! Folle, qu'importe : il suffit qu'on me paie... C'est ici, dans cette impasse, m'a dit Staléno, que je dois chercher mon homme. Il ne demeure pas loin de son ancienne maison ; et voilà bien son ancienne maison.
anselme. Quel est ce spectre?
raps. Comme les gens me regardent !
Anselme. Ce personnage doit appartenir à la famille des champignons. Le chapeau dépasse de tous côtés le corps d'une demi-aune.
raps. Bon père, qui me regardez de la sorte, êtesvous moins étranger ici que moi?... Il ne veut pas entendre... Monsieur, qui êtes-là, assis sur ce coffre, pourriez-vous bien en tous cas me donner un renseignement? Je suis à la recherche d'un jeune homme, du nom de Lélio, et d'une tête chauve dans votre genre, du nom de Philto.
Anselme. Lélio? Philto?... (A part.) C'est ainsi que s'appellent mon fils et mon vieil et bon ami.
raps. Si vous pouvez me montrer la maison de ces gens-là, vous mériterez la reconnaissance d'un homme, qui ne manquera pas de publier à son de trompe votre politesse, aux quatre vents des cieux; à un voyageur qui a fait sept fois le tour du monde ; une fois sur un vaisseau, deux fois en poste et quatre fois à pied.
m LE TRESOR
Anselme. Oserai-je vous demander, monsieur, qui vous êtes? Comment vous vous nommez, d'où vous venez, ce qui vous fait chercher les personnes dont vous avez prononcé le nom ?
eaps. C'est beaucoup demander d'un seul coup. A quoi faut-il répondre d'abord? Si vous vouliez me demander pertinemment et isolément chaque chose, peutêtre pourrais-je alors y répondre. Car j'aime à causer, monsieur, j'aime beaucoup à causer. (A fart.) Je vais ainsi répéter mon rôle.
Anselme. Eh bien, monsieur, commençons par le plus court. Votre nom?
eaps. Par le plus court? Mon nom? C'est le contraire, tout le contraire.
anselme. Comment cela?
kaps. Oui, mon bon et cher vieux monsieur, il me suffira de vous dire — faites bien attention — que si, de très bonne heure, de très bonne heure, aussitôt que le jour commence à grisonner, vous partiez de mon premier nom et alliez, alliez aussi vite que vous pourriez, je parie que le soleil serait couché, avant que vous arriviez seulement à rencontrer les initiales de mon dernier nom.
anselme. Eh ! pour trouver votre nom, il faudrait donc une lanterne et un canapsa ?
eaps. Mais oui.
anselme. (A part.) Le coquin déraisonne! — Mais que voulez-vous donc au jeune Lélio et au vieux Philto ? Vous êtes sans doute en relations avec le premier? Lélio doit être un gros négociant.
eaps. Un gros négociant? Je ne sache pas; non, monsieur, je n'ai qu'une paire de lettres à lui remettre.
anselme. Ha! ha ! peut-être des lettres d'avis d'envoi de marchandises, ou de quelque chose de semblable.
eaps. Non pas... Ce sont des lettres que son père m'a chargé de lui remettre.
ANSELME. Qui?
eaps. Son père.
anselme. Le père de Lélio?
LE TRÉSOK US
eaps. Oui, le père de Lélio, qui est à présent à l'étranger... C'est un de mes bons amis.
Anselme. (A part.) Eh mais! C'est là, sur mon honneur, un fourbe. Attends, je te vais pincer. Je lui aurais donné des lettres pour mon fils ?
eaps. A quoi songez-vous, monsieur?
anselme. A rien... Ainsi, connaissez-vous donc si bien le père de Lélio?
eaps. Si je ne le connaissais pas, m'aurait-il remis une lettre pour son fils Lélio, et une lettre pour son ami Philto?... Tenez, les voilà toutes deux, monsieur... C'est mon ami intime.
anselme. Votre ami intime! Et où était-il donc, cet ami intime, lorsqu'il vous donna les lettres?
eaps. Il était... il était... en bonne santé.
anselme. Cela me fait grand plaisir. Mais où était-il donc? Où?
eaps. Il était, monsieur... sur la côte de Paphlagonie.
anselme. Cela, je l'avoue. — Vous m'avez déjà dit que vous le connaissez ; mais cela doit-il s'entendre ainsi : personnellement ?
eaps. Sans aucun doute, personnellement... N'ai-je donc pas vidé avec lui plus d'une bouteille de vin du Cap? et en vérité sur les lieux où il.mûrit... Vous savez, monsieur, sur les monts en avant de Capoue, où, pendant la guerre de Trente ans, Annibal s'enivra si bien qu'il ne pût arriver devant Rome.
anselme. Vous avez de l'érudition, à ce que j'entends.
eaps. Assez pour ma position.
anselme. Ne pourriez-vous pas me décrire la personne du père de Lélio?
eaps. Sa personne? Vous êtes très curieux. Cependant j'aime les gens curieux... Il a environ la tête de plus que vous.
anselme. (A part.) C'est à merveille : je suis plus grand, absent que présent. — Vous ne m'avez pas encore dit son nom. Comment se nomme-t-ilV
\z(\ LE TRESOR
baps. Il se nomme... tout à fait comme un honnête homme doit se nommer.
Anselme. Mais c'est son nom que je voudrais entendre...
baps. Il se nomme... il ne se nomme pas comme son fils.. . Mais il aurait mieux l'ait de s'appeler comme lui.. . du reste, il se nomme... Que le diable l'emporte!
axselme. Eh bien?
eaps. Je crois que j'ai oublié son nom.
axselme. Le nom d'un ami?
eaps. Patience ! Voilà que je l'ai sur la langue. Donnez-moi vite un nom qui sonne à peu près comme celuilà. Il commence par un A.
Anselme. Peut-être Arnolphe ?
eaps. Pas Arnolphe.
Anselme. Antoine?
eaps. Pas Antoine. Ans... Ansa... Ansi... Asi... Asinus. Non pas Asinus, pas Asinus... Le maudit nom! An... Ansel...
Anselme. Ce n'est pas Anselme, pourtant?
eaps. Juste! Anselme. Que le diable emporte ce coquin de nom !
anselme. Ce n'est pas parler en ami.
eaps. Eh! pourquoi vous reste-il entre les dents? Est-ce amical de se faire si longtemps chercher? Pour cette fois encore je lui pardonne... S' appelle-t-il Anselme? Non? Si, Anselme. Comme je l'ai dit, la dernière fois que je lui parlai, ce fut sur la côte de Paphlagonie, et en vérité dans le port de Gibraltar. Il avait l'intention de faire encore une petite visite aux rois de Gallipoli.
anselme. Aux rois de Gallipoli? Qui sont-ils !
eaps. Comment, monsieur, vous ne connaissez pas les deux frères célèbres qui régnent à Gallipoli? Les Dardanelles, connus du monde entier? Ils ont voyagé, il y a quelque temps, en Europe ; et c'est alors qu'il avait fait leur connaissance.
anselme. (A part.) La bouffonnerie dure depuis trop longtemps. Il faut faire crever le ballon, afin d'apprendre où j'en suis.
kaps. La cour des Dardanelles, monsieur, est l'une des plus puissantes de toute l'Amérique; et je suis sûr que mon ami Anselme y aura été parfaitement reçu. Il ne reviendra pas non plus de sitôt. Et c'est justement parce qu'il le prévoyait, et qu'il savait que je revenais en ligne directe, qu'il m'a donné ces lettres à rapporter, pour tranquilliser les siens sur sa longue absence.
Anselme. En cela, il faisait très bien... Mais il est encore une chose que je dois vous demander...
raps. Tout ce qu'il vous plaira...
Anselme. Mon singulier monsieur au long nom, si on vous...
raps. Mon nom est long, c'est vrai; mais j'en porte aussi un tout petit qui est, comme la la quintessence du long.
Anselme. Puis-je le savoir?
raps. Eaps.
ANSELME. KapS?
raps. Oui, Raps, pour vous servir.
Anselme. Merci de vos services, monsieur Raps.
raps. Raps veut proprement dire autant que : le fils de Rap. Mon père s'appelait Rap, et mon grand-père, Rip ; d'où mon père avait coutume de s'appeler aussi quelquefois Rips : de sorte que moi-même, si je voulais me targuer de mes ancêtres, je pourrais m'appeler Rips-Raps.
Anselme. Eh bien, monsieur Rips-Raps... je reviens à ma question... Si l'on vous montrait à présent votre ami Anselme, le reconnaîtriez-vous ?
raps. Si je ne perdais pas les yeux, sans doute. Mais il semblerait que vous ne voulez pas croire que je connaisse Anselme. Ecoutez donc cette preuve plus forte que toutes les preuves possibles. Il ne m'a pas seulement donné des lettres à rapporter, mais encore six mille écus, pour les remettre à M. Philto. Aurait-il fait cela, si je n'étais pas un autre lui-même?
Anselme. Six mille écus?
raps. En ducats très bons et bien trébuchants.
anselme. (A part.) Maintenant je ne sais plus que
penser du coquin. Un filou qui apporte de l'argent, c'est un très singulier filou.
eaps. Mais, monsieur, nous bavardons trop longtemps. Je m'aperçois bien que vous ne pouvez, ni ne voulez nr indiquer mes gens.
Anselme Plus qu'un inot... Avez-vous donc sur vous, monsieur Raps, l'argent que vous a remis M. Anselme?
eaps. Oui. pourquoi?
Anselme. Et c'est bien sûr qu'Anselme, le père de Lélio, vous a remis six mille écus?
eaps. Très sûr.
anselme. Alors rendez-les moi, monsieur Raj^s.
eaps. Tous rendre, quoi?
anselme. Les six mille écus que vous avez reçus de moi.
eaps. J'ai reçu de vous six mille écus?
Anselme. Vous le dites vous-même.
eaps. Qu'est-ce que je dis?... Vous êtes... Qui êtesvous donc?
anselme. Je suis précisément celui qui a confié à monsieurs Raps six mille écus: je suis Anselme.
eaps. Vous. Anselme?
anselme. Ne me connaissez vous pas? Les rois de Gallipoli, les Dardanelles célèbres dans l'univers entier, ont eu la clémence de me laisser m'éloigner de chez eux, plus tôt que je ne présumais. Et comme maintenant me voilà moi-même ici. j'épargnerai à monsieurs Raps un plus long embarras.
eaps. (A part.) Ne jurerait-on pas que cet homme est un peu plus grand filou que moi-même?
anselme. Pas tant de réflexions, rendez-moi l'argent.
eaps. Qui est-œ qui croirait qu'un vieillard pût encore être aussi fin? aussitôt que j'ai l'argent sur moi, vite, il est Anselme. Mais, mon bonhomme, aussi vite que vous vous soyez anselmisé, aussi vite vous faudrat-il vous désanselmiser.
anselme. Eh bien, qui suis-je donc, si je ne suis pas moi-même ?
LE TRESOK 120
raps. Est-ce que cela me regarde? Soyez qui vous voudrez, pourvu que vous ne soyez pas qui je ne vous accorde pas que vous soyez? Et pourquoi voulez-vous donc être maintenant celui que vous n'êtes pas?
Anselme. Oh! dépêchez-vous seulement...
raps. De quoi faire?
Anselme. De me rendre mon argent.
raps. Ne n'importunez pas plus longtemps. J'ai menti. L'argent n'est pas en ducats trébuchants; il n'est qu'en papier.
Anselme. Tout à l'heure je vais le prendre avec ce monsieur sur un autre ton. — Sachez donc sérieusement, monsieur Raps, que je suis Anselme; et si vous ne me remettez pas sur l'heure lettres et argent, voici ce qui va vous arriver. Je rassemblerai à l'instant par mes cris autant de gens qu'il sera nécessaire, pour faire saisir un fripon tel que vous.
Pc aps. Vous savez donc d'une manière tout à fait hors de doute que je suis un fripon, et vous êtes d'une manière tout à fait hors de doute, monsieur Anselme? J'ai donc l'honneur de présenter mes respect à monsieur Anselme...
anselme. Tu ne t'en iras pas, mon bon ami !
eaps. Oh! je vous en prie, monsieur... {Anselme veut V arrêter. Raps lui échappe, et Anselme revient s'asseoir en arrière sur le coffre.) Le vieux brigand serait pour le moins capable d'exciter une émeute. Je vais t'envoyer quelqu'un qui te connaîtra mieux. {Il sort.)
anselme. Me voilà de nouveau assis? Où est-il allé, ce coquin? Où est-il allé?... Je ne vois personne... Ai-je dormi sur ce coffre et rêvé cette folle aventure, ou... Par le bourreau! ce doit être un rêve!... Pauvre moi! Il y a positivement là-dessous quelque chose ; il y a positivement quelque chose là dessous. Et Mascarille?... Mascarille ne revient pas non plus? Cela non plus n'est pas clair, cela non plus ! . . . Quel parti prendre ? Je vais appeler le premier venu... Hé! là, mon ami, hé! là.