‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 66 sur 114 · SCENE III LISIDOR, ADRASTE · texte numérisé non relu

SCENE III LISIDOR, ADRASTE

lisidor. Je t'y prends; encore seul, Adraste? Dismoi donc à quoi peuvent ainsi rêvasser dans leur coin les philosophes. Ce n'est pas que je leur porte envie... Si j'ai bien entendu, tu t'entretenais peut-être bien avec toi-même? Allons, allons! C'est vrai que vous autres, messieurs les rêveurs, vous ne pouvez à coup sûr vous entretenir avec personne de plus sage que vous-mêmes. Mais cependant, nous ne sommes pas des têtes de chat. Je babille avec quiconque sur tous sujets.

adraste. Pardon!

lisidor. Certes, avec son pardon ! Il ne m'a encore point fait d'offense. — J'aime à voir les gens gaillards. Et que je ne sois pas un honnête homrne si je ne me suis pas fait une franche joie d'avoir pour gendre un étourdi tel qu'on te nommait jadis chez toi. Depuis lors tu as grandi, tu as voyagé, tu as vu du pays et des gens. Mais que tu en fusses revenu si complètement changé, cela je ne l'aurais pas supposé. Tu vas maintenant, subtilisant sur ce qui est et sur ce qui n'est pas... sur «e qui pourrait être, si cela pourrait être et encore pourquoi cela ne pourrait pas être ; — sur

la nécessité, sur la demi-nécessité et sur la complète nécessité, et sur la nécessité nécessaire; — sur les a.., les a... comment s'appellent ces petites machines qui voltigent dans les rayons du soleil? Sur les a... les «... Dk donc, Adraste...

adeaste. Sur les atomes, voulez-vous dire.

lisidoe. Oui, oui, sur les atomes, sur les atomes. On les appelle ainsi parce qu'on en peut d'un souffle bouleverser tout un millier.

- adea?te. Ha! ha! ha!

lisidoe. Tu ris, Adraste? Certes, mon gars, il ne faut pas que tu croies que je n'entende absolument rien à ces choses. Je vous ai, Théophane et toi, assez souvent entendus disputer là-dessus. Je retiens pour moi le meilleur. Quand vous vous prenez aux cheveux je pêche alors en eau trouble. Alors il tombe mainte miette qui ne peut servir à aucun de vous et qui est pour moi. Je ne puis pas par là exciter votre jalousie : car ma richesse ne me vient pas que d'un seul d'entre vous. Je te prends ceci, mon cher Adraste, je prends cela à Théophane, et je m'en compose ensuite un tout...

adeaste. Qui doit être parfaitement hétérogène.

LisiDOE. Comment cela?

adeaste. Vous mêlez le jour avec la nuit quand vous confondez mes idées avec celles de Théophane.

lisidoe. Eh bien, alors, il en sort un agréable crépuscule. — Et, en général, il n'est pas vrai que vous soyez si divisés d'opinions. Imaginations! Imaginations ! Combien de fois ne vous ai-je pas donné raison à tous deux en même temps ! Je ne suis d'ailleurs que trop convaincu que tous les gens croient de même.

adeaste. Devraient ! Devraient ! Voilà ce qui est vrai.

lisidoe. Eh bien, voyez-vous! Quelle distinction? Croire ou devoir croire, cela revient au même. Qui peut ainsi mesurer tous les mots au compas?... Et je gage qu'une fois que vous serez beaux-frères, aucun œuf ne pourra être plus semblable à un autre...

adeaste. Que moi à Théophane, et Théophane à moi?

LE LÏBERTIN 149

lisidoe. Certainement. Ne savez- vous ce que c'est que d'être parents ensemble! Par la parenté, celui qui est large d'un pouce et celui qui est large d'un pouce s'ajoutent. Et large -d'un pouce, et encore large d'un pouce, cela fait large de deux pouces ; et large de deux pouces... Que je sois un coquin, si vous serez divisés!.. Mais rien au monde ne pourrait me causer autant de joie que de voir que mes filles vous convinssent aussi parfaitement. Juliane est femme de pasteur née; et Henriette... Il ne se pourrait trouver dans toute l'Allemagne une femme qui vous convînt mieux, Adraste. Jolie, vive, adroite, elle chante, elle danse, elle joue; bref, elle est ma fille préférée. Juliane en échange est la chère et sainte naïveté.

adeaste. Juliane? Ne dites pas cela. Ses perfections peut-être frappent moins les yeux. Sa beauté n'éblouit pas, mais elle sort du cœur. On se laisse volontiers enchaîner par ses charmes modestes, et l'on se courbe avec réflexion sous son joug, qu'une autre nous imposerait par une joyeuse étourderie. Elle parle peu, mais aussi sa moindre parole est pleine de sens.

lisidok. Et Henriette?

adeaste. C'est vrai, Henriette sait s'exprimer. Mais Juliane, elle aussi, ne le pourrait-elle pas, si elle le voulait, et si elle ne préférait la vérité et le sentiment à cet éclat de parade ? Toutes les vertus semblent s'être donné rendez-vous dans son âme.

lisidoe. Et Henriette?

adeaste. Loin de ma pensée de vouloir ôter à Henriette une de ses vertus. Mais il y a en elle un certain dehors qui les ferait difficilement supposer, si Ton n'avait pas d'autres raisons d'y croire. Mettez à côté l'aménité, la modestie naturelle, la gaîté calme de Juliane...

lisidoe. Et d'Henriette?

adeaste. D'Henriette, les agréments incultes, la hardiesse abandonnée, les joyeux ravissements, tranchent complètement avec les qualités intérieures de sa sœur. Mais Juliane y gagne...

lisidoe. Et Henriette?

adeaste N'y perd rien. Seulement Juliane...

lisidoe. Oh! oh! Monsieur Adraste, je ne suppose pas que vous soyez aussi atteint de cette folie, qui ne fait reconnaître aux gens, pour beau et bon, que ce qu'ils ne doivent pas avoir. Quel diable vous tient donc, pour tant louer Juliane ?

adeaste. C'est sans conséquence. Je n'ai voulu que montrer que mon amour pour mon Henriette ne me rend pas aveugle sur la supériorité de sa sœur.

lisldoe. Bien, bien ! S'il en est ainsi, passe encore. C'est certes aussi une bonne enfant que Juliane. Sa grand'mère l'aime comme la prunelle de ses yeux. Et la bonne vieille a dit mille fois que c'était la joie que lui donnait sa Juliette, qui la retenait à la vie.

adeaste. Ah!

lisidoe. Cela a l'air d'un soupir. Que diable te prend-il'? Fi! un jeune homme en bonne santé, qui tous les quarts d'heure peut prendre femme, s'en va soupirer? Économise tes soupirs, jusqu'à ce que tu aies femme.

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