SCÈNE V
LISETTE à demi cachée derrière une coulisse, JEAN, MARTIN
jean. C'est comme je te dis!
martin. Tu me crois donc bien bête. Ton maître, un athée? Fais-le croire à un autre. Il a le même air que toi et moi. Il a mains et pieds, il a bouche en large et nez en long comme un homme; il parle comme un homme ; il mange comme un homme ; . . . et ce serait un athée?
jean. Eh bien? Les athées ne sont-ils pas des hommes?
marttn. Des hommes? Ha! ha! ha! A présent j'entends bien que tu ne sais pas toi-même ce que c'est qu'un athée.
.jean. Par le bourreau! Tu le sauras peut-être mieux, toi! Allons, fais part de ta science à ton ignorant prochain.
martin. Écoute!... Un athée... c'est une engeance de l'enfer qui peut changer mille fois de forme comme le diable. C'est tantôt un fin renard, tantôt un ours féroce,... c'est tantôt un âne, tantôt un philosophe;... c'est tantôt un chien, tantôt un maudit poète. Bref, c'est un monstre qui, pendant sa vie déjà, brûle avec Satan dans la fournaise... une peste de la terre... une exécrable créature. . . une brute, qui est plus bête qu'une brute ; ... un mangeur d'âmes. . . un Antéchrist. . . un horrible monstre...
iean. Il a des pieds de bouc, n'est-ce pas? Deux cornes? Une queue?...
martin. Cela se peut... C'est un métis supposé que . par.. . par une impudique accointance avec la sade ce monde, a engendré... c'est... oui, voilà ce
que c'est qu'un athée. Ainsi l'a dépeint notre pasteur qui le connaît d'après de gros livres.
jean. Double nigaud!... Regarde-moi donc un peu.
maetin. Eh bien ?
jean. Que vois-tu en moi V
maetin. Rien que ce que je puis voir dix fois mieux en moi.
jean. Trouves- tu donc en moi quelque chose d'horrible, quelque chose d'atroce? Ne suis-je pas un homme comme toi? Même, t'es-tu jamais aperçu que je fusse renard, âne ou cannibale?
maetin. Laissons dans tous les cas l'âne de côté, pour te répondre comme tu désires... Mais pourquoi me demandes-tu cela?
jean. Parce que je suis moi-même un athée : c'est à dire un esprit-fort tel qu'il est de mode que soit tout honnête garçon. Tu dis qu'un athée brûle pendant sa vie dans l'enfer. Eh bien, flaire un peu, est-ce que je sens le roussi?
maetin. Aussi n'es-tu pas un athée.
jean. Je n'en suis pas un?... Ne me fais pas l'affront d'en douter, ou... Mais vraiment, c'est par pitié que je ne m'irrite pas. Tu es à plaindre, pauvre drôle !
maetin. Pauvre ! Voyons un peu lequel de nous a, la semaine passée, reçu le plus de pourboires. (Il fouille clans sa poche.) Tu es un diable de débauché, tu bois tout...
jean. Laisse donc! Je parle d'une tout autre pauvreté, de la pauvreté de l'esprit qui ne se se nourrit que des misérables croûtes de la superstition, et ne se vêt que des pauvres oripeaux de la bêtise. Mais cela vous va, à vous autres, gens qui n'avez jamais été à plus de quatre lieues du clocher de votre village.
maetin. Tu as voyagé ? Dis-moi où tu as été?
jean. Je suis allé... en France...
maetin. En France? Avec ton maître?
jean. Oui, mon maître était avec moi.
maetin. Est-ce le pays où les Français habitent ? Une seule fois, j'en ai vu un,., c'était un drôle de corps! En
un clin d'œil, il pirouettait sept fois sur le talon et en outre il sifflait ! . . .
jean. Certes, il y a de grands esprits parmi eux! C'est là que j'ai commencé à apprendre la sagesse.
martin. As-tu donc aussi appris ie francien?
•jean. Le français, veux-tu dire : — parfaitement.
martin. Oh ! parle un peu.
jean. Je le veux bien. — Quelle heure est-il, maraud? Le père et la mère; une fille; des coups de hâton. Comment, coquin? Diantre ; diable ; carogne; à vous servir.
martin. C'est drôle! Et les gens peuvent comprendre ça? Dis un peu ce que ça veut dire en allemand?
jean. Oui, en allemand ? Bonne bête que tu es, cela ne se dit pas ainsi en allemand. De si fines pensées ne peuvent s'exprimer qu'en français.
martin. Tonnerre!... Et puis, où as-tu été encore?
jean. Encore? En Angleterre...
martdst. En Angleterre? Connais-tu aussi l'anglais?
•jean. Qu'est-ce que je ne connaîtrais pas?
martin. Parle donc !
jean. 11 faut que tu saches que c'est la même chose que le français. C'est du français, comprends-moi, prononcé en anglais. A quoi cela te servirait-il?... Je vais te parler de tout autre chose, si tu veux m'entendre ; de choses qui n'ont pas leurs pareilles. Par exemple, pour en revenir à notre sujet : laisse ta bêtise de côté et ne crois pas qu'un athée soit chose si horrible. Un athée n'est rien de plus qu'un homme qui n'admet pas de Dieu...
maetin. Pas de Dieu? Certes, c'est encore pis ! Pas de Dieu ? A quoi croit-il donc ?
jean. A rien.
martin. Cela doit donner puissamment de peine.
jean. Ah! de la peine? Si ne croire à rien donnait de la peine, moi et mon maître croirions à tout. Nous sommes ennemis jurés de tout ce qui donne de la peine. L'homme est sur la terre pour vivre de plaisir et de joie. S'égayer, rire, courtiser, boire, voilà ses devoirs. La fatigue est opposée à ces devoirs; donc c'est né^es
sairement aussi son devoir, nécessairement son devoir de fuir la fatigue... Voilà une conclusion qui contient quelque chose de plus solide que toute la Bible.
martin. Soit encore. Mais dis-moi cependant ce qu'on a dans le monde sans fatigue?
jean. Tout ce qu'on reçoit par héritage ou par mariage. Mon maître a hérité, de son père et de deux riches cousins, de sommes rondelettes; et je dois lui rendre ce témoignage qu'il les a dissipées comme un brave garçon. A présent il reçoit une riche fille, et, s'il est sage, il reprendra les choses où il les a laissées. Depuis quelque temps il a de vrai tout à fait changé de mode ; et je vois bien que l'incrédulité même cesse d'être sage quand elle en vient à la soupirance. Mais je le remettrai dans le bon chemin... Et écoute, Martin, toi aussi , je veux faire ton bonheur. J'ai une idée, mais je ne crois pas pouvoir te la bien exprimer sans... sans un verre de vin. Tu faisais sonner tout à l'heure tes pourboires ; et certainement tu es en danger de n'en plus recevoir, si l'on ne voit pas que tu les emploies pour l'objet pour lequel ils ont été donnés. Pour boire, bon Martin, pour boire; c'est pour cela qu'ils s'appellent pourboires.
martin. Chut! maître Jean, chut!... Tu me dois encore une revanche. Ne t'en ai-je pas jusqu'ici chaque soir tenu quitte?... Cependant, j'écoute : quel est donc ce bonheur que j'ai à espérer de toi?
jean. Écoute, si mon maître se -marie, il lui faudra prendre un second domestique. Un pot-de-vin, et tu auras la préférence. Ce n'est que ta stupide robe noire qui t'aigrit. Chez Adraste, tu auras de meilleurs gages et plus de liberté; et par dessus le marché, je ferai de toi un esprit-fort, lequel, quant au diable de sa mèregrand, l'admettrait, pourvu simplement qu'il y en eût un.
martin. Quoi? Pourvu simplement qu'il y en eût un? Ho ! ho ! N'est-ce pas assez de croire qu'il n'y a pas de Dieu? Veux-tu encore par dessus croire qu'il n'y a pas de diable? Oh! ne le peins sur la muraille! Il ne se
laisse pas si longtemps tracasser que le bon Dieu. Le bon Dieu est trop bon, et il rit d'un tel fou que toi. Mais le diable... aussitôt que la bile lui démange, alors il n'est pas bon... Non, il n'y a pas moyen de rester près de toi, je m'en vais...
•tean. (Ze retenant.) Coquin! coquin! crois-tu que je ne devine pas ta finesse ? Tu crains plus pour le pot-devin que pour le diable. Arrête!... Il est impossible que je te laisse croupir dans de telles superstitions... Réfléchis seulement : —Le diable... Ha! ha! ha!... et cela ne te semble pas risible ? Allons ! ris donc !
3Iaetix. S'il n'y avait pas de diable, où en veulent donc venir ceux qui se rient de lui?... Réponds un peu à cela ! Je te serre le bouton, hein ! Tu vois que je sais aussi, moi, vous mettre au pied du mur, vous autres.
•jean. Autre erreur! Et comment peux-tu si peu croire à mes paroles? Ce sont les expressions de la sagesse humaine! C'est prouvé, te dis-je, prouvé par les livres, qu'il n'y a diable, ni enfer... Connais-tu Balthasar? C'était un fameux boulanger de Hollande.
maetix. Que m'importent les boulangers de Hollande? Qui sait s'ils font d'aussibonnes pretsels que celui du coin?
jean. Eh! c'était un savant boulanger ! Son Monde enchanté... ha!... voilà un livre! Mon maître Fa lu. Bref, je t'enseignerai comme on m'a enseigné d'après ce livre, et je vais te dire ceci en confidence. Il faut être un bœuf, une brute, une vieille femme, pour croire au diable. Faut-il te jurer qu'il n'y en a pas? Que je sois un misérable...
maetix. Bah! le serment s'en est peut-être allé avec le diable.
jeax. Eh bien, vois... que je sois... aveuglé à l'instant, s'il y a un diable. {Lisette traverse rapidement la scène, et, par derrière, lui ferme les yeux en même temps qu'elle fait signe à Martin.)
maetix. Cela serait encore possible, mais- tu sais bien d'avance que cela ne passe pas.
jeax. {Avec anxiété.) Ah! Martin, ah!
maetix. Qu'est-ce ?
jean. Martin, que m'arrive-t-il? Qu'est-ce que je deviens, Martin?
maetin. Eh bien, qu'as-tu donc?
jean. Je vois... ou... Ah ! mon Dieu !... Martin ! Martin ! Comment tout d'un coup a-t-il fait si nuit?
martin. Nuit? Que veux- tu dire avec ta nuit?
jean. Ah! alors il ne fait pas nuit! A l'aide, Martin, à l'aide !
martin. Pourquoi, à l'aide? Qu'as-tu donc?
jean. Ah! je suis aveugle, je suis aveugle!... Il y a sur mes yeux, sur mes yeux... Ah! je tremble de tous mes membres...
martin. Tu es aveugle? Que non?... Attends, je vais te frapper sur les yeux, afin d'en faire sortir le feu, et tu verras bientôt...
jean. Ah ! je suis puni, je suis puni. Et encore tu peux me railler? A l'aide, Martin, à l'aide !... (Il tombe à genoux.) Je me convertirai, ah! quel scélérat j'ai été!...
lisette. (Le lâchant tout à coup et, en bondissant en avant, lui donnant un soufflet.) Tiens, maroufle.
martin. Ah! ah! ah!
jean. (A part.) Ah! je reviens à moi. (Ouvrant les yeux.) C'est toi, corneille coiffée de Lisette !
lisette. Ce n'est pas difficile de faire voir les cornes du diable à des misérables tels que vous'. Ha ! ha ! ha !
martin. J'en crève encore de rire. Ha ! ha ! ha!
jean. Ris, ris, toujours!... Vous seriez bien bêtes, si vous pensiez que je n'avais pas deviné... (A part.) La sacrée g....! quelle peur elle m'a fait! Remettonsnous. (Il s'éloigne lentement.)
martin. Tu t'en vas? Oh ! ris-en donc encore ! Allons ! ma petite Lisette, riez donc, riez donc! Ha! ha! ha! Vous avez parfaitement réussi, si joliment, si joliment, que, rien que pour cela, je vous embrasserais...
lisette. Oh! va, va donc, imbécile de Martin!
martln. Venez ; de vrai, nous boirons bouteille ! Je veux vous offrir le pot-de-vin, à propos duquel le coquin voulait me rouler. Venez !
Lisette. Impossible! J'ai hâte de raconter à mesdemoiselles la farce...
martix. Oui, moi aussi, à mon maître... A-t-il été rembarré ! L'a-t-il été !