‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 74 sur 114 · THÉOPHANE, ARASPE · texte numérisé non relu

THÉOPHANE, ARASPE

aeaspe. Je vous le dis, mon cher cousin ; le plaisir de vous surprendre, et l'envie d'assister à votre mariage, voilà certainement les motifs les plus agréai)] es de ma venue; mais ce n'en sont pas les seuls. J'ai Uni par découvrir la retraite d'Adraste, et je suis très heureux de pouvoir, comme on dit. faire d'une pierre deux coups. La lettre de change d'Adraste est échue; et je n'ai pas la moindre envie de lui accorder même le plus court répit. Je m'étonne en vérité de le trouver où je ne me serais jamais imaginé le trouver? chez votre futur beau-père ; — de l'y trouver sur le même pied que vous; mais cependant... quand même la fatalité pourrait rendre plus étroits ses liens avec moi.

théophake. Je vous en prie, très cher cousin, ne faites pas faire de protêt.

aeaspe. Pourquoi pas? Vous savez bien, Théophane, que d'ordinaire je ne suis pas homme à faire poursuivre cruellement mes débiteurs...

théophane. Je le sais, et C'est une raison de plus...

aeaspe. Ici ce n'est pas le cas d'une raison de plus. Adraste, cet homme qui cherche à se séparer des autres homme., d'une façon aussi absurde que scélérate, mérite qu'on le sépare aussi, à son tour , des autres hommes. Il ne doit pas profiter des prérogatives qu'un honnête homme aime en d'autres circonstances à ac-

corder à son prochain dans le malheur. Un railleur de libertin, qui voudrait nous ravir ce qui est plus noble que tout ce que nous possédons et nous réduire à néant toute espérance d'une future vie heureuse, on est loin encore de lui rendre la monnaie de sa pièce en lui faisant un peu dure la vie présente. Je sais que c'est le dernier coup que je porte à Adraste : il ne pourra plus relever son crédit. Certes , je m'en réjouirais si cela pouvait faire rompre son mariage. Si je n'avais en vue que mon argent, vous voyez bien que j'aimerais mieux y prêter une aide favorable, parce qu'ainsi, il lui reviendrait quelque chose dans les mains. Mais non; dussé-je, dans la débâcle qui en résultera, perdre tout, je n'en pousserais pas- moins les choses à toute outrance. Oui, quand je considère bien tout, je crois, par cette cruauté, lui rendre à lui-même un service. Une situation difficile le ramènera peut-être à des réflexions sérieuses, qu'il n'a pas jugé à propos de faire dans la prospérité; et peut être, comme cela a coutume d'arriver presque toujours , son caractère changera-t-il avec sa fortune.

théophaxe. Je vous ai laissé tout dire. Je crois que vous aurez la justice de vouloir maintenant aussi m'entendre.

aeaspe. Volontiers... Mais je ne me serais pas imaginé trouver dans mon pieux cousin , un défenseur d'Adraste.

théophane. Je le suis moins qu'il ne semble. Et il s'est présenté ici à la fois tant de circonstances, que je ne fais peut-être rien autre que de m'occuper de ma propre affaire. Adraste, comme j'en suis fortement convaincu, est de cette espèce d'esprits-forts qui mériteraient peut-être d'être quelque chose de mieux. Il est même très concevable que, malgré soi, dans la jeunesse, on devienne quelque chose de pareil. Mais on ne reste tel que jusqu'à ce que le jugement ait atteint une certaine maturité et que la chaleur du sang soit refroidie. Voilà le point critique où Adraste en est à présent; il chancelle encore sur ses pieds. Un faible vent,

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un souffle peut le rejeter à terre. Le malheur dont vous le menacez, l'étourdira : il s'abandonnera à de furieuses malédictions , et pensera avoir des raisons de croire, qu'il n'a pas à se soucier d'une religion dont les plus sévères observateurs ne se seront fait aucun remords de le couler à fond.

aeaspe. C'est bien quelque chose, mais...

théophaxe. Non, mon cher cousin, pour un homme de votre jugement, ce ne doit pas être quelque chose seulement, ce doit être beaucoup. Vous n'avez pas encore considéré la chose à ce point de vue; vous n'avez vu dans Adraste qu'un homme perdu, sur lequel il était superflu de tenter une cure désespérée. A ce point de vue, la dureté avec laquelle vous parlez contre lui, est excusable. Mais apprenez de moi à le juger impartialement. Il est à présent, dans ses discours, beaucoup plus retenu qu'on ne me l'avait autrefois dépeint. Quand il dispute, il ne raille plus, mais il se donne toutes les peines du monde pour appuyer ses raisonnements. Il commence, sur les preuves qu'on lui oppose, à répondre, et j'ai très clairement senti qu'il rougit de ne pouvoir y répondre qu'à demi. Certainement il cherche de temps à autre à cacher cette honte sous le mépris d'un mot injurieux ; mais patience seulement ! C'est" déjà beaucoup qu'il ne lance jamais |)lus ses mots injurieux contre les choses sacrées, que l'on défend à son encontre, mais seulement contre leurs défenseurs. Son mépris de la religion se change peu à peu en mépris de ceux qui l'enseignent.

aeaspe. Est-ce vrai, Théophane?

théophaxe. Vous aurez l'occasion de vous en convaincre par vous-même.. . Vous entendrez, en vérité, que c'est surtout contre moi que se tourne à présent son mépris des ministres ; mais je vous prie d'avance de ne pas plus vous en émouvoir que moi. 'Je me suis fermement résolu d'avance à ne pas le payer de la même monnaie, mais plutôt, coûte que coûte, à lui extorquer son amitié.

aeaspe. Si vous êtes si généreux que cela pour les injures qui vous sont personnelles,..

théophaxe. Chut ! N'appelons pas cela de la générosité. C'est peut-être de l'égoïsme, une sorte d'ambition de lui faire honte, par moi-même, de son jugement sur les membres de mon ordre. Que ce soit ce que ce voudra, ce que je sais, c'est que vous avez beaucoup trop de bienveillance pour vous jeter en travers de mon chemin. Adraste le prendrait à coup sûr pour une comédie concertée d'avance, s'il voyait que mon cousin courût si âprement à ses trousses. Sa rage retomberait uniquement sur moi, et il irait crier sur les toits que je ne suis qu'un lâche qui, au milieu de mille protestations d'amitié, lui aurais plongé le poignard dans le cœur. Je ne voudrais pas volontiers qu'il pût augmenter de mon exemple , et avec quelque semblant de vérité, l'exemple de ce qu'il appelle l'astuce de la prêtraille.

aeaspe. Cher cousin, je le voudrais mille fois moins encore que vous...

théophaxe. Permettez-moi donc de vous adresser une proposition... non, une prière plutôt.

aeaspe. Pas de cérémonies, cousin. Vous savez certes bien que je suis à vos ordres.

théophaxe. Ayez la bonté de me remettre la lettre de change, et d'en accepter de mes mains le paiement.

aeaspe. De vos mains, le paiement? Peu s'en faut que vous ne me fâchiez. Que parlez-vous de paiement? Si je ne vous ai pas dit déjà qu'à présent je n'ai que faire de cet argent, au moins auriez-vous dû savoir que ce qui est à moi est à vous.

théophaxe. Je reconnais là mon cousin.

aeaspe. Et moi j'ai failli ne pas reconnaître le mien. Mon plus intime ami et parent, mon unique héritier, me considérer comme un ami avec qui il pourrait faire du négoce. {Il tire son portefeuille.) Voici la lettre de change, elle est à vous; faites-en ce qu'il vous plaira.

théophaxe. Mais permettez, très cher cousin, je n'en pourrai pas si librement disposer, si je n'en suis pas propriétaire d'une manière convenable.

aeaspe. Quelle est donc la manière convenable entre nous? sinon celle-ci : je vous donne et vous prenez...

Cependant afin de lever tous vos scrupules : donc ! vous me ferez une contre-lettre par laquelle vous vous engagerez à ne pas réclamer une seconde fois le montant de cette lettre de change, après ma mort, à mon hérédité. (Riant.) Étonnant cousin! Ne voyez-vous donc pas que je ne fais rien autre que de vous payer, sauf déduction?

théophane. Vous me rendez confus.

araspe. {Ayant encore la lettre de change à la main.) Ne me laissez pas vous tendre plus longtemps ce chiffon.

théophane. En attendant, recevez mes remercîments.

araspe. Que de paroles perdues! (Il regarde derrière lui.) Empochez vite : voici Adraste lui-même.

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