SCÈNE PREMIÈRE
Le CHANGEUR, entrant d'un côlé, ADRASTE, entrant de l'autre
adeaste. (A part.) Je n'ai pu trouver mon homme...
le changeur. {A part.) La chose me plaît ainsi...
adeaste. Mais le voilà! — Eh! monsieur, je vous trouve ici? Nous nous sommes sans doute fourvoyés tous deux.
le changeur. Je suis heureux de vous rencontrer malgré cela, monsieur Adraste.
adraste. Je vous ai cherché chez vous. La chose ne souffre aucun retard. Puis-je toujours compter sur vous?
le changeur. Maintenant, oui.
adraste. Maintenant? Que voulez-vous dire parla?
le changeur. Rien. Oui. vous pouvez compter sur moi.
adraste. Je ne suppose pas que vous ayez la moindre défiance contre moi.
le changeur. Pas la moindre.
adraste. Ou qu'oit ait cherché à vous en inspirer.
le changeur. Encore beaucoup moins.
adraste. Nous avions déjà fait affaire ensemble, et l'avenir vous prouvera que je suis toujours un honnête homme.
le changeur. Je suis sans inquiétude.
adeaste. Il y va de mon honneur de faire affront aux gens qui ont eu l'infamie de me discréditer.
le changeur. Je trouve qu'on fait le contraire.
adeaste. Oh ! ne dites pas cela. Je sais bien que j'ai mes ennemis...
le changeur. Mais vous avez aussi vos amis...
adeaste. De nom. Je prêterais le flanc au rire, si je voulais compter sur eux... Et croyez-vous, monsieur, qu'il me soit bien agréable que vous soyez venu dans cette maison, en mon absence?
le changeur. Cependant , cela doit vous être agréable.
adeaste. C'est, en vérité, la maison d'où je ne devrais attendre rien que de bon ; mais il y a là une certaine personne, monsieur, une certaine personne... Je sais ce qui serait arrivé, si vous aviez parlé à cette personne-là.
le changeur. Je n'ai précisément causé avec personne ; mais la personne auprès de laquelle je me suis informé de vous, a montré pour vous le plus grand dévoûment.
adeaste. Je puis bien vous dire quelle est la personne dont je craindrais précisément les mauvais propos sur mon compte. Il sera aussi bien que vous le sachiez, afin que, s'il devait vous revenir aux oreilles des choses désavantageuses sur moi, vous en connaissiez l'auteur.
le changeur. Inutile.
adeaste. Mais cependant... En un mot. c'est Théophane.
le changeur. {Étonné.) Théophane?
adeaste. Oui, Théophane. C'est mon ennemi...
le changeue. Théophane, votre ennemi?
adeaste. Cela vous étonne?
le changeue. Et non sans cause...
adeaste. Vous croyez sans doute qu'un homme de son ordre ne peut être que noble et généreux?
le changeue. Monsieur...
adeaste. C'est l'hypocrite le plus dangereux que j'aie encore jamais trouvé parmi ses pareils.
LE changeur. Monsieur...
adeaste. Il sait que je le connais ; aussi se donne-t-il toutes les peines du monde pour me perdre.
le changées. Je vous en prie...
adeaste. Si vous avez par hasard bonne opinion de lui, vous vous trompez fort. Peut-être en vérité ne le connaissez-vous que sous le rapport de sa fortune; et, contre cette fortune je n'ai rien à dire : il est riche ; mais c'est précisément sa fortune qui lui donne l'occasion et la facilité de nuire, de la manière la plus habile.
le changeue. Que dites-vous?
adeaste. Il combine les intrigues les plus inouïes, pour me faire partir de cette maison, des intrigues auxquelles il sait donner une si innocente apparence, que je m'en étonne moi-même.
le changeue. C'est par trop fort! Je ne puis pas me taire plus longtemps. Monsieur, vous vous trompez de la façon la plus étonnante...
ADEASTE. Moi?
le changeue. Il est impossible que Théophane soit tel que vous le dépeignez. Apprenez tout. Je venais ici reprendre la parole que je vous avais donnée. Je m'y voyais contraint par l'état de vos affaires, que j'avais appris de source certaine, non pas de Théophane. Je le trouvai ici, et je crus pouvoir sans difficulté le lui dire...
adeaste. A Théophane? Quel vil dessein aura-t-il conçu ?
le changeue. Quel vil dessein ? Il m'a parlé en votre faveur de la façon la plus expresse. Et bref, si je maintiens ma première parole, c'est en considération de lui seul que je le fais.
adeaste. En considération de lui seul?... Qu'est-ce à ' dire?
le changeue. Il m'a donné en garantie un écrit que je puis considérer comme un cautionnement pour vous. Il m'avait, il est vrai, fait promettre en même temps, de n'en rien révéler à personne ; mais il m'est impossible de laisser ainsi diffamer un homme si intègre. Vous ,
pouvez faire prendre chez moi la somme demandée, quand il vous plaira. Seulement faites-moi le plaisir de ne lui rien laisser soupçonner de ceci. Il a montré, dans toute cette affaire, tant de loyauté et d'amitié pour vous, qu'il faudrait qu'il ne fût pas un homme pour pousser le déguisement à ce point... Adieu ! (Il sort.)