THÉOPHANE, ADRASTE
théophaxe. Sous le coup de quelle puissante émotion est-ce que je vous trouve encore une fois, Adraste? adeaste. C'est votre œuvre. théophane. Alors ce doit être une de ces œuvres
ilO LE LIBERTIN
que nous accomplissons contre notre gré, même en nous efforçant le plus possible de faire tout l'opposé. Je ne souhaite rien tant que de vous voir calme, afin que vous puissiez de sang-froid vous entretenir avec moi, d'une chose qui nous touche tous deux de très près.
adeaste. N'est-ce pas, Théophane, que c'est le plus haut degré de l'adresse, que de savoir jouer tous ses tours de manière que ceux à qui on les joue ne sachent pas eux-mêmes pourquoi et comment on les leur joue? .
théophane. Sans doute.
adeaste. Félicitez-vous de ce bonheur : vous avez atteint ce degré.
théophane. Qu'est-ce encore?
adeaste. Je vous avais promis de vous payer la lettre de change que vous savez... (Avec moquerie.) Vous ne prendrez pas mal, que maintenant je ne le puisse plus. Je vais vous souscrire une autre lettre de change, à la place de celle que vous avez déchirée.
théophane. (Avec le même accent.) Il est vrai, que ce n'était pas dans un autre dessein que dVn recevoir une autre de vous que l'ai déchirée.
adeaste. Que ce fût votre dessein ou non, vous en recevrez une autre... X'apprendriez-vous pas avec plaisir, pourquoi je ne peux plus maintenant vous la payer V
théophane. Eh bien?
adeaste. C'est que je n'aime pas les cautionnements.
théophane. Les cautionnements ?
adeaste. Oui; parce que je ne puis recevoir d'une main pour donner de l'autre.
théophane. (A part.) Le changeur ne m'a pas tenu parole.
adeaste. Certes, vous me comprenez?
théophane. Je ne puis pas le dire avec certitude.
adeaste. Je me donne toutes les peines du monde, pour ne vous avoir aucune obligation : ne dois-je pas
être peiné de soupçonner que cependant je serai forcé de vous avoir des obligations?
théophane. L'habileté avec laquelle vous voyez tout sous son plus mauvais jour, me surprend.
adeaste. Et, comme vous l'avez compris, la vôtre à cacher le plus mauvais jour des choses, me surprend aussi. Je ne sais pas moi-même ce que j'en dois penser.
théophane. Parce que vous n'en voulez pas penser le plus naturellement du monde.
adeaste. C'est à dire, voulez-vous peut-être dire, que vous auriez fait cette démarche par grandeur d'âme, par prévoyance pour l'honorabilité de mon nom. Mais, avec votre permission, ce serait là en penser le moins naturellement du monde.
théophane. Vous avez, ma foi, bien raison. Car comment serait-il jamais possible qu'un homme de ma condition eût seulement de telles pensées d'homme?
adeaste. Mettons un peu de côté votre condition.
théophane. Le pourriez-vous ?
adeaste. Supposons donc que vous ne soyez pas de ces gens qui, pour afficher le caractère d'hommes pieux, sont obligés de tenir leurs passions aussi secrètes que possible, qui, dans le principe, apprennent à feindre par bienséance, et, finalement, gardent l'hypocrisie comme une seconde nature; qui sont obligés, d'après leurs maximes, de se tenir à l'écart des honnêtes gens qu'ils nomment les enfants de Baal, ou au moins de ne pratiquer avec eux aucune relation, que dans le but, que dans l'infâme but de les tourner de leur côté; supposons que vous ne soyez pas de ces gens, n'en êtes-vous pas moins un homme sensible aux injures? Et pour dire à la fois tout d'un seul mot... N'êtes-vous pas un amoureux qui doit ressentir de la jalousie?
théophane. C'est avec plaisir que je vous vois enfin en arriver à ce point.
adeaste. Ne supposez pas toutefois que je vais parler de cela avec la moindre modération.
théophane. Je n'en tenterai que plus d'avoir une grande modération.
adeaste. Vous aimez Juliane. et moi... moi... A quoi bon, si longtemps chercher mes mots? — Moi, je vous hais pour cet amour, quoique je n'aie aucun droit sur celle que vous aimez ; et vous qui avez un droit dessus, vous ne me haïriez pas, moi. qui vous envie ce droit?
théophaxe. Certainement non, je ne vous haïrais pas. Mais cherchons donc le droit que vous et moi avons sur Juliane.
adeaste. Si ce droit dépendait de la force de notre amour, je vous le disputerais peut-être. C'est un bonheur pour vous, qu'il vous vienne de la volonté d'un père et de l'obéissance d'une fille...
théophaxe. Mais, je ne veux pas qu'il me vienne ainsi. L'amour seul doit prononcer; mais l'amour, vous le supposez bien, non pas le nôtre' seulement, mais particulièrement son amour, à elle, en possession duquel vous me croyez. Si vous pouvez me convaincre que ce soit vous qu'aime à présent Juliane... . adeaste. Vous me céderez peut-être vos droits?...
théophaxe. Je le ferai.
adeaste. Laissons donc là les railleries! — Vous êtes sûr de votre affaire et convaincu que cette rodomontade n'y peut rien changer.
théophaxe. Vous ne pouvez donc pas me dire si Juliane vous aime?
adeaste. Si je le pouvais, ne vous le dirais-je pas, pour vous tourmenter par cette préférence?
théophaxe. Assez ! Vous vous faites plus inhumain que vous n'êtes... Eh bien! alors je vous dirai... je vous dirai que Juliane vous aime.
adeaste. Que dites-vous ? Mais le ravissement où me jette cette assurance allait me faire oublier de quelle bouche je la reçois. Bravo! Théophane, bravo! Il faut se moquer de son ennemi. Mais, n'allez-vous pas pour rendre cette moquerie parfaite me donner aussi l'assurance que vous n'aimez pas Juliane?
théophaxe. {S'' irritant.) Il n'est pas possible de vous dire un mot sensé. (Il veut s'éloigner.)
adeaste. {A part.) Il s'irrite ! -^Attendez donc, Théo-
phane ; savez-vous que cet air irrité, que vous prenez, finit par me donner envie d'entendre ce mot sensé.
théophane. (Arec colère.) Et savez-vous que votre conduite méchante finit par me lasser?
adkàste. (A part.) Il est sérieux.
théophaxe. (Encore arec colère.) Je ferai en sorte que vous ne trouviez pas Théophane, tel que vous vous l'imaginez.
adeaste. Pardon. Je crois trouver dans votre colère plus de sincérité que je n'en ai jamais trouvé dans votre bienveillance.
théophane. Singulier homme! Est-il donc nécessaire de se montrer envers vous aussi hautain, aussi ombrageux, aussi grossier que vous, pour gagner votre misérable confiance?
adeaste. Je vous passe ce langage à cause de sa nouveauté.
théophane. Vous vous y ferez.
adeaste. Mais, en réalité... vous me troublez complètement. Fallait- il me dire, avec un visage joyeux, des choses d'où dépend tout mon bonheur? Je vous en prie, redites-moi à présent, encore une fois, ce que j'ai dû prendre d'abord pour une raillerie.
théophane. Si je vous le répète, croyez bien que ce n'est pas pour vous faire plaisir.
adeaste. Je m'y fierai d'autant plus.
théophane. Mais vous ne m'interromprez pas, je vous prie,
adeaste. C'est bon, parlez.
théophane. Je vais tout d'abord vous donner la clef de ce que vous allez entendre. Mon inclination ne s'est pas moins trompée d'adresse que la vôtre. Je reconnais et admire toutes les perfections qui font de Juliane rornementde son sexe... Mais... je ne l'aime pas.
ADEASTE. VOUS...
théophane. C'est la même chose, que vous le croyiez ou ne le croyiez pas... Je me suis donné assez de peine pour changer ma haute estime en amour... Mais cette peine m'a fourni l'occasion de remarquer que Juliane
se donnait une peine pareille. Elle voulait m'aimer et n'y a pas réussi. Le cœur, dans ceci, comme dans tout le reste, ne se base pas sur l'intelligence et veut sur elle maintenir son indépendance. On peut le tyranniser, mais le vaincre, non pas. Et à quoi sert de se rendre soi-même le martyr de ses réflexions, quand on est certain de n'y pas trouver le calme ? J'eus donc pitié de Juliane — ou plutôt, j'eus pitié de moi-même; je ne contins pas plus longtemps ma double inclination pour une autre personne , et je m'aperçus avec joie que Juliane aussi était trop faible ou trop prévoyante pour résister à la sienne, qui se portait sur un homme qui en est aussi peu digne qu'il n'est digne d'avoir un ami. Adraste aurait depuis longtemps vu dans ses yeux son bonheur, si Adraste était assez calme pour avoir le coup d'œil juste. Il considère tout à travers le prisme de ses préoccupations, et y ramène tout; et il aimerait mieux bien souvent renier ses sens que de mettre de côté ses présomptions. Comme Juliane le trouvait aimable, je ne pouvais nullement m'imaginer que son amour fût même en danger. Je pensais au moyen de faire comprendre à tous deux, de mon mieux, de ne pas voir en moi un dangereux obstacle. C'est dans ce but que je venais ici; mais Adraste m'y a-t-il laissé arriver, sans m'obliger aux plus méchantes intimidations? Je l'aurais même quitté sans un mot de plus, si je ne m'étais contraint en pensant à cette personne, à laquelle, du fond de mon âme, j'accorde tout ce qu'elle désire... Je n'ai plus rien à lui dire. {Il s'éloigne.)
adkaste. Où allez-vous, Théophane?... Jugez, par mon silence, de la grandeur de ma surprise. — C'est une faiblesse humaine de se laisser doucement persuader de ce qu'on désire avec passion. Dois-je m'y livrer? Dois-je la réprimer.
théophake. Je ne veux pas être un obstacle à vos réflexions...
ADRASTE. Malheur à celui qui pense me plaisanter d'une si cruelle façon !
LE LIBERTIN 2to
théophane. L'hésitation qui vous torture me venge de vous !
adeaste. (A part.) Je vais l'attraper. — Voulez-vous me permettre encore un mot, Tkéophane? Comment pouvez-vous être irrité contre un homme, dont le doute est plus surprise de son bonheur que manque de confiance en vous?...
théophane. Adraste, je suis prêt à rougir d'avoir eu un seul moment de colère, aussitôt que. vous serez prêt à parler raisonnablement.
adraste. S'il est vrai que vous n'aimiez pas Juliane ; il sera nécessaire que vous vous découvriez à Lisidor?
théophane. Certainement.
adeaste. Et vous y êtes en réalité résolu?
théophane. Et de vrai, le plutôt sera le mieux.
adeaste. Vous direz à Lisidor que vous n'aimez pas Juliane?
théophane. Quoi d'autre lui dirais-je?
adeaste. Que vous en aimez une autre?
théophane. Avant tout, afin de ne donner aucune raison d'imputer à Juliane la rupture de notre liaison.
adeaste. Êtes -vous prêt à faire tout cela sur-lechamp?
théophane. Sur-le-champ même.
adeaste. (A part.) A présent je le tiens î — Oui, surle-champ même.
théophane. Et vous, seriez-vous aussi prêt à faire la même démarche? Êtes-vous résolu à déclarer à Lisidor que vous n'aimez pas Henriette ?
adeaste. J'en brûle d'impatience.
théophane. Et que vous aimez Juliane?
adeaste. En doutez-vous?
théophane. Eh bien alors, venez.
adeaste. (A part.) C'est qu'il y consent !
théophane. Allons vite !
adeaste. Réfléchissez bien.
théophane. Et à quoi donc réfléchir encore?
adeaste. Il en est encore temps...
théophane. C'est vous-même qui reculez, Allons...
{Il marche du côté de la porte.) Vous restez eu arrière? Vous réfléchissez? Vous me regardez avec des yeux qui trahissent rétonnement ? Qu'est-ce donc?...
adraste. (Après un court silence.) Théophane!...
théophane. Eh bien?... Ne suis-je pas prêt?
adeaste. {Avec émotion.) Théophane!... Vous êtes un honnête homme.
théophane. Qu'est-ce qui vous le fait croire à présent?
adeaste. Qu'est-ce qui me fait à présent le croire? Puis-je en demander une preuve plus forte, que le soin que vous prenez de mon bonheur?
théophane. Vous le reconnaissez bien tard... mais enfin vous le reconnaissez... cher Adraste, il faut que je vous serre dans mes bras...
adeaste. Je rougis de moi-même... Laissez-moi seul, je vous suivrai bientôt...
théophane. Non, je ne vous laisserai pas seul. — Est-il possible que j'aie vaincu votre aversion contre moi? Que je l'aie vaincue par un sacrifice qui me coûte si peu! Ah! Adraste. vous ne savez pas encore combien il y a d'égoïsme dans ce sacrifice : et peut-être cela va-t-il de nouveau me faire perdre toute votre estime... J'aime Henriette.
adeaste. Vous ahnez Henriette? Ciel! De cette façon nous pouvons être heureux tous les deux. Pourquoi ne nous sommes-nous pas expliqués plus tôt? 0 Théophane ! Théophane ! J'aurais vu d'un autre œil toute votre conduite. Vous n'auriez pas été en butte à l'amertume de mes soupçons et de mes reproches.
théophane. Pas d'excuses, Adraste! Préjugés et contrariété d'amour, ce sont deux choses, dont une seule suffirait déjà pour faire d'un homme un tout autre homme qu'il n'est... Mais qu'est-ce qui nous arrête ici?
adeaste. Oui. Théophane, courons... Mais, si Lisidor ne nous était pas favorable?... Si Juliane en aimait un autre?
théophane. Calmez votre émotion. Voici Lisidor.