‹ Théâtre complet de J.-B. Poquelin de MolièreChapitre 168 sur 189 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

un tigre, et, si vous voulez, comme un diable. Mon amour vous veut toute à moy; sa délicatesse s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher; et tous les soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accès aux galans , et m'assurer la possession d'un cœur dont je ne puis souffrir qu'on me vole la moindre chose. Isidore.

Certes, voulez-vous que je dise? vous prenez un mauvais party; et la possession d'un cœur est fort mal assurée lors qu'on prétend le retenir par force. Pour moy, je vous l'avoue, si j'estois galant d'une femme qui fût au pouvoir de quelqu'un, je mettrois toute mon étude à rendre ce quelqu'un jalous, et l'obliger à veiller nuit et jour celle que je voudrois gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses affaires, et l'on ne tarde guéres à profiter du chagrin et de la colère que donne à l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude. D. Pedre.

Si bien donc que, si quelqu'un vous en contoit, il vous trouveroit disposée à recevoir ses vœux? Isidore.

Je ne vous dis rien là-dessus ; mais les femmes enfin n'aiment pas qu'on les gesne, et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des soupçons et de les tenir renfermées.

D. Pedre.

Vous reconnoissez peu ce que vous me devez; et il me semble qu'une esclave que l'on a affranchie, et dont on veut faire sa femme...

Molière. IV. 87

Isidore.

Quelle obligation\ous ay-je, si vous changez

mon esclavage en un autre beaucoup plus rude, si

vous ne me laissez jouir d'aucune liberté, et me

fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle?

D. Pedre.

Mais tout cela ne part que d'un excès d'amour.

Isidore.

Si c'est vostre façon d'aimer, je vous prie de me

haïr.

D. Pedre.

Vous estes aujourd'huy dans une humeur desobligeante, et je pardonne ces paroles au chagrin où vous pouvez estre de vous estre levée matin.

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