‹ Théâtre complet de J.-B. Poquelin de MolièreChapitre 32 sur 189 · ECRITE SUR LA COMEDIE DU MISANTROPE · texte numérisé non relu

ECRITE SUR LA COMEDIE DU MISANTROPE

Monsieur,

ous devriez estre satisfait de ce que je vous ay dit de la dernière comédie de monsieur de Molière, que vous avez veuë aussi bien que moy, sans m'obliger à vous écrire mes sentimens. Je ne puis m'empescher de faire ce que vous souhaitez; mais souvenez-vous de la sincère amitié que vous m'avez promise, et n'allez pas exposer, à Fontainebleau, au jugement des courtisans, des remarques que je n'ay faites que pour vous obeiV Songez à ménager ma réputation , et pensez que les gens de la cour, de qui le goust est si rafiné, n'auront pas pour moy la mesme indulgence que vous.

Il est à propos, avant que de parler à fonds de cette comédie, de voir quel a esté le but de l'autheur, et je croy qu'il mérite des louanges s'il est venu à bout de ce qu'il s'est proposé; et c'est la première chose qu'il faut examiner. Je pourrois vous dire en deux mots, si je voulois m'exempter de faire un grand discours, qu'il a plù, et que, son intention estant de plaire, les critiques ne peuvent pas dire qu'il ait mal fait, puis qu'en faisant mieux (si toutesfois il

est possible), son dessein n'auroit peut-eslre pas si bien reiissy.

Examinons donc les endroits par où il a plia, et voyons quelle a esté la fin de son ouvrage. Il n'a point voulu faire une comédie pleine d'incidens, mais une pièce seulement où il pût parler contre les mœurs du siècle. C'est ce qui luy a fait prendre pour son héros un misantrope; et, comme misantrope veut dire ennemy des hommes, on doit demeurer d'accord qu'il ne pouvoit choisir un personnage qui vraysemblablement pût mieux parler contre les hommes que leur ennemy. Ce chois est encor admirable pour le théâtre, et, les chagrins, les dépits, les bizarreries et les emportemens d'un misantrope estans des choses qui font un grand jeu, ce caractère est un des plus brillans qu'on puisse produire sur la scène.

On n'a pas seulement remarqué l'adresse de l'autheur dans le chois de ce personnage, mais encore dans tous les autres; et, comme rien ne fait paroistre davantage une chose que celle qui luy est opposée, on peut non-seulement dire que l'amy du misantrope, qui est un homme sage et prudent, fait voir dans son jour le caractère de ce ridicule, mais encore que l'humeur du misantrope fait connoistre la sagesse de son amy.

Molière, n'estant pas de ceux qui ne font pas tout également bien, n'a pas esté moins heureux dans le chois de ses autres caractères, puis que la maîtresse du misantrope est une jeune veufve coquette et tout à fait médisante. Il faut s'écrier icy et admirer l'adresse de l'autheur. Ce n'est pas que le caractère ne soit assez ordinaire, et que plusieurs n'eussent pu s'en servir ; mais l'on doit admirer que dans une pièce où Molière veut parler contre les mœurs du siècle, et n'épargner personne, il nous fait voir une médisante avec un ennemy des hommes. Je vous laisse à penser si ces deux personnes ne peuvent pas naturellement parler contre toute la terre, puis que l'un hayt les hommes et que l'autre se plaist à en dire tout le mal qu'elle en sçait. En vérité, l'adresse de cet autheur est admirable ; ce sont là de ces choses que tout le monde ne remarque pas, et qui sont faites avec beaucoup de jugement. Le misantrope, seul, n'auroit pu parler contre tous Jes hommes; mais, en trou-

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vant le moyen de le faire aider d'une médisante, c'est avoir trouvé en mesme temps celuy de mettre dans une seule pièce la dernière main au portrait du siècle. Il y est tout entier, puis que nous voyons encor une femme qui veut paroistre prude opposée à une coquette, et des marquis qui représentent la cour; tellement qu'on peut asseurer que dans cette comédie l'on void tout ce qu'on peut dire contre les mœurs du siècle. Mais, comme il ne suffît pas d'avancer une chose si l'on ne la prouve, je vais, en examinant cette pièce d'acte en acte, vous faire remarquer tout ce que j'ay dit, et vous faire voir cent choses qui sont mises en leur jour avec beaucoup d'art, et qui ne sont connues que des personnes aussi éclairées que vous.

Les choses qui sont les plus précieuses d'elles-mesmes ne seroient pas souvent estimées ce qu'elles sont si l'art ne leur avoit preste quelques traits, et l'on peut dire que, de quelque valeur qu'elles soient, il augmente toiîjours leur prix. Une pierre mise en oeuvre a beaucoup plus d'éclat qu'auparavant, et nous ne sçaurions bien voir le plus beau tableau du monde s'il n'est dans son jour. Toutes choses ont besoin d'y estre, et les actions que l'on nous représente sur la scène nous paroissent plus ou moins belles, selon que l'art du poëte nous les fait paroistre. Ce n'est pas qu'on doive trop s'en servir, puis que le trop d'art n'est plus art, et que c'est en avoir beaucoup que de ne le pas montrer. Tout excès est condamnable et nuisible, et les plus grandes beautez perdent beaucoup de leur éclat lorsqu'elles sont exposées à un trop grand jour. Les productions d'esprit sont de mesme, et sur tout celles qui regardent le théâtre; il leur faut donner de certains jours qui sont plus difficiles à trouver que les choses les plus spiritiielles : car enfin il n'y a point d'esprits si grossiers qui n'ayent quelquefois de belles pensées, mais il y en a peu qui sçachent bien les mettre en oeuvre, s'il est permis de parler ainsi. C'est ce que Molière fait si bien, et ce que vous pouvez remarquer dans sa pièce. Cette ingénieuse et admirable comédie commence par le misantrope, qui par son action fait connoistre à tout le monde que c'est luy, avant mesme d'ouvrir la bouche : ce qui fait juger qu'il soutiendra bien son caractère, puis qu'il commence si biea de le faire remarquer.

Dans cette première scène, il blâme ceux qui sont tellement accoutumez à faire des protestations d'amitié qu'ils embrassent également leurs amis et ceux qui leur doivent estre indiférens, le faquin et l'honneste homme; et, dans le mesme temps, par la colère où il témoigne estre contre son amy, il fait voir que ceux qui reçoivent ces embrassades avec trop de complaisance ne sont pas moins dignes de blâme que ceux qui les font; et par ce que luy répond son amy il fait voir que son dessein est de rompre en visière à tout le genre humain, et l'on connoist par ce peu de paroles le caractère qu'il doit soijtenir pendant toute la pièce. Mais, comme il ne pouvoit le faire paroistre sans avoir de matière, l'autheur a cherché toutes les choses qui peuvent exercer la patience des hommes ; et, comme il n'y en a presque point qui n'ait quelque procès, et que c'est une chose fort contraire à l'humeur d'un tel personnage, il n'a pas manqué de le faire plaider ; et, comme les plus sages s'emportent ordinairement quand ils ont des procès, il a pu justement faire dire tout ce qu'il a voulu à un misantrope , qui doit plus qu'un autre faire voir sa mauvaise humeur et contre ses juges et contre sa partie.

Ce n'esioit pas assez de luy avoir fait dire qu'il vouloit rompre en visière à tout le genre humain, si l'on ne luy donnoit lieu de le faire. Plusieurs disent des choses qu'ils ne font pas, et l'auditeur ne luy a pas si-tost veu prendre cette résolution qu'il souhaite d'en voir les effets, ce qu'il découvre dans la scène suivante, et ce qui luy doit faire connoistre l'adresse de l'autheur, qui répond si-tost à ses desirs.

Cette seconde scène réjoiiit et attache beaucoup, puis qu'on void un homme de qualité faire au misantrope les civilitez qu'il vient de blâmer, et qu'il faut nécessairement ou qu'il démente son caractère ou qu'il luy rompe en visière. Mais il est encor plus embarrassé dans la suite, car la mesme personne luy lit un sonnet et veut l'obliger d'en dire son sentiment. Le misantrope fait d'abord voir un peu de prudence, et tâche de luy faire comprendre ce qu'il ne veut pas luy dire ouvertement pour luy épargner de la confusion ; mais enfin il est obligé de luy rompre en visière, ce qu'il fait d'une manière qui doit beaucoup divertir le spectateur. Il luy

fait voir que son sonnet vaut moins qu'un vieux couplet de chanson qu'il luy dit, que ce n'est qu'un jeu de paroles qui ne signifient rien ; mais que la chanson dit beaucoup plus, puis qu'elle fait du moins voir un homme amoureux qui abandonneroit une ville comme Paris pour sa maistresse.

Je ne croy pas qu'on puisse rien voir de plus agréable que cette scène. Le sonnet n'est point méchant, selon la manière d'écrire d'aujourd'huy, et ceux qui cherchent ce que l'on appelle pointes ou chiites plijtost que le bon sens le trouveront sans doute bon. J'en vis mesme, à la première représentation de cette pièce, qui se firent joiier pendant qu'on representoit cette scène, car ils crièrent que le sonnet estoit bon avant que le misantrope en fist la critique, et demeurèrent ensuite tout confus.

Il y a cent choses dans cette scène qui doivent faire remarquer l'esprit de l'autheur, et le chois du sonnet en est une, dans un temps où tous nos courtisans font des vers. On peut adjoûter à cela que les gens de qualité croyent que leur naissance les doit excuser lors qu'ils écrivent mal; qu'ils sont les premiers à dire : Cela est écrit cavalièrement, et un gentilhomme n'en doit pas sçavoir davantage. Mais ils devroient pliàtost se persuader que les gens de qualité doivent mieux faire que les autres, ou du moins ne point faire voir ce qu'ils ne font pas bien.

Ce premier acte, ayant plià à tout le monde et n'ayant que deux scènes, doit estre parfaitement beau, puis que les François, qui voudroient toujours voir de nouveaux personnages, s'y seroient ennuyez s'il ne les avoit fort attachés et divertis.

Après avoir veu le misantrope déchaîné contre ceux qui font également des protestations d'amitié à tout le monde et ceux qui y répondent avec le mesme emportement ; après l'avoir oiiy parler contre sa partie et l'avoir veu condamner le sonnet et rompre en visière à son autheur, on ne pouvoit plus souhaiter que le voir amoureux, puis que l'amour doit bien donner de la peine aux personnes de son caractère, et que l'on doit, en cet état, en espérer quelque chose de plaisant, chacun traitant ordinairement cette passion selon son tempérament ; et c'est d'où vient que l'on attribue tant de choses à l'amour qui ne doivent souvent estre attribuées qu'à l'humeur des hommes.

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Si l'on souhaite de voir le misantrope amoureux, on doit estre satisfait dans cette scène, puis qu'il y paroist avec sa maistresse, mais avec la hauteur ordinaire à ceux de son caractère. Il n'est point soumis, il n'est point languissant; mais il luy découvre librement les défauts qu'il void en elle, et luy reproche qu'elle reçoit bien tout l'univers ; et pour douceurs il luy dit qu'il voudroit bien ne la pas aimer, et qu'il ne l'aime que pour ses péchez. Ce n'est pas qu'avec tous ces discours il ne paroisse aussi amoureux que les autres, comme nous verrons dans la suite. Pendant leur entretien, quelques gens viennent visiter sa maistresse ; il voudroit l'obliger à ne les pas voir; et, comme elle luy répond que l'un d'eux la sert dans un procès, il luy dit qu'elle devroit perdre sa cause plûtost que de les voir.

Il faut demeurer d'accord que cette pensée ne se peut payer, et qu'il n'y a qu'un misantrope qui puisse dire des choses semblables. Enfin toute la compagnie arrive, et le misantrope conçoit tant de dépit qu'il veut s'en aller. C'est icy où l'esprit de Molière se fait remarquer, puis qu'en deux vers, joints à quelque action qui marque du dépit, il fait voir ce que peut l'amour sur le cœur de tous les hommes, et sur celuy du misantrope mesme, sans le faire sortir de son caractère. Sa maistresse luy dit deux fois de demeurer, il témoigne qu'il n'en veut rien faire, et, si-tost qu'elle luy donne congé avec un peu de froideur, il demeure, et montre, en faisant deux ou trois pas pour s'en aller et en revenant aussi-tosi, que l'amour pendant ce temps combat contre son caractère et demeure vainqueur : ce que l'autheur a fait judicieusement, puis que l'amour surmonte tout. Je trouve encor une chose admirable en cet endroit : c'est la manière dont les femmes agissent pour se faire obéir, et comme une femme a le pouvoir de mettre à la raison un homme comme le misantrope, qui la vient mesme de quereller, en luy disant : Je veux que vous demeuriez, et puis, en changeant de ton : Vous pouvez vous en aller. Cependant cela se fait tous les jours, et l'on ne peut le voir mieux représenté qu'il est dans cette scène. Après tant de choses si diferentes et si naturellement touchées et représentées dans l'espace de quatre vers, on void une scène de conversation où se rencontrent deux marquis, l'amy du misantrope et la

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cousine de la maistresse de ce dernier. La jeune veufve, chez qui toute la compagnie se trouve, n'est point fâchée d'avoir la cour chez elle; et, comme elle est bien aise d'en avoir, qu'elle est politique et veut ménager tout le monde, elle n'avoit pas voulu faire dire qu'elle n'y estoit pas aux deux marquis, comme le souhaitoit le misantrope. La conversation est toute aux despens du prochain, et la coquette médisante fait voir ce qu'elle sçait quand il s'agit de le dauber, et qu'elle est de celles qui déchirent sous main jusques à leurs meilleurs amis.

Cette conversation fait voir que l'autheur n'est pas épuisé, puis qu'on y parle de vingt caractères de gens, qui sont admirablement bien dépeints en peu de vers chacun; et l'on peut dire que ce sont autant de sujets de comédies que Molière donne libéralement à ceux qui s'en voudront servir. Le misantrope soutient bien son caractère pendant cette conversation, et leur parle avec la liberté qui luy est ordinaire. Elle est à peine finie qu'il fait une action digne de luy en disant aux deux marquis qu'il ne sortira point qu'ils ne soient sortis ; et il le feroit sans doute, puisque les gens de son caractère ne se démentent jamais, s'il n'estoit obligé de suivre un garde pour le diferend qu'il a eu avec Oronie en condamnant son sonnet. C'est par où cet acte finit.

L'ouverture du troisième se fait par une scène entre les deux marquis, qui disent des choses fort convenables à leurs caractères, et qui font voir, par les applaudissemens qu'ils reçoivent, que l'on peut toujours mettre des marquis sur la scène tant qu'on leur fera dire quelque chose que les autres n'ayeni point encor dit. L'accord qu'ils font entr'eux de se dire les marques d'estime qu'ils recevront de leur maistresse est une adresse de l'autheur, qui prépare la fin de sa pièce, comme vous remarquerez dans la suite.

Il y a dans le mesme acte une scène entre deux femmes, que l'on trouve d'autant plus belle que leurs caractères sont tout à fait opposez et se font ainsi paroistre l'un l'autre. L'une est la jeune veufve, aussi coquette que médisante, et l'autre une femme qui veut passer pour prude, et qui dans l'âme n'est pas moins du monde que la coquette. Elle donne à cette dernière des avis charitables sur sa conduite; la coquette les reçoit fort bien en apparence,

et luy dit, à son tour, pour la payer de cette obligation, qu'elle veut l'avertir de ce que l'on dit d'elle, et luy fait un tableau de la vie des feintes prudes dont les couleurs sont aussi fortes que celles que la prude avoit employées pour luy représenter la vie des coquettes ; et ce qui doit faire trouver cette scène fort agréable est que celle qui a parlé la première se fâche quand l'autre la paye en mesme monoye.

L'on peut asseurer que l'on void dans cette scène tout ce que l'on peut dire de toutes les femmes, puis qu'elles sont toutes de l'un ou de l'autre caractère, ou que, si elles ont quelque chose de plus ou de moins, ce qu'elles ont a toujours du rapport à l'un ou à l'autre.

Ces deux femmes, après s'estre parlé à cœur ouvert touchant leurs vies, se séparent, et la coquette laisse la prude avec le misantrope, qu'elle void entrer chez elle. Comme la prude a de l'esprit, et qu'elle n'a choisi ce caractère que pour mieux faire ses affaires, elle tâche par toutes sortes de voyes d'attirer le misantrope, qu'elle aime. Elle le loue, elle parle contre la coquette, luy veut persiiader qu'on le trompe, et le mené chez elle pour luy en donner des preuves, ce qui donne sujet à une partie des choses qui se passent au quatrième acte.

Cet acte commence par le récit de l'accommodement du misantrope avec l'homme du sonnet, et l'amy de ce premier en entretient la cousine de la coquette. Les vers de ce récif sont tout à fait beaux ; mais ce que l'on y doit remarquer est que le caractère du misantrope est soiitenu avec la mesme vigueur qu'il fait paroistre en ouvrant la pièce. Ces deux personnes parlent quelque temps des sentimens de leurs cœurs, et sont interrompiies par le misantrope mesme, qui paroist furieux et jalous ; et l'auditeur se persuade aisément, par ce qu'il a veu dans l'autre acte, que la prude, avec qui on l'a veu sortir, luy a inspiré ses sentimens. Le dépit luy fait faire ce que tous les hommes feroient en sa place, de quelque humeur qu'ils fussent: il offre son cœur à la belle parente de sa maistresse ; mais elle luy fait voir que ce n'est que le dépit qui le fait parler, et qu'une coupable aimée est bientost innocente. Ils le laissent avec sa maisiresse, qui paroist, et se retirent.

Je ne croy pas qu'on puisse rien voir de plus beau que cette scène. Elle est toute sérieuse, et cependant il y en a peu dans la pièce qui divertissent davantage. On y void un portrait naturellement représenté de ce que les amans font tous les jours en de semblables rencontres. Le misantrope paroist d'abord aussi emporté que jalons ; il semble que rien ne peut diminiier sa colère, et que la pleine justification de sa maistresse ne pourroit qu'avec peine calmer sa fureur. Cependant admirez l'adresse de l'autheur. Ce jalons, cet emporté, ce furieux^ paroist tout radoucy; il ne parle que du désir qu il a de faire du bien à sa maistresse, et ce qui est admirable est qu'il luy dit toutes ces choses avant qu'elle se soit justifiée, et lors qu'elle luy dit qu'il a raison d'estre jalons. C'est faire voir ce que peut l'amour sur le coeur de tous les hommes, et faire connoistre en mesme temps, par une adresse que l'on ne peut assez admirer, ce que peuvent les femmes sur leurs amans en changeant seulement le ton de leur voix et prenant un air qui paroist ensemble et fier et attirant. Pour moy, je ne puis assez m étonner quand je voy une coquette ramener, avant que s'estre justifiée, non pas un amant soumis et languissant, mais un misantrope, et l'obliger non seulement à la prière de se justifier, mais encor à des protestations d'amour qui n'ont pour but que le bien de l'objet aimé, et cependant demeurer ferme après l'avoir ramené, et ne le point éclaircir pour avoir le plaisir de s'applaudir d'un plein triomphe. Voila ce qui s'appelle manier des scènes; voila ce qui s'appelle travailler avec art, et représenter avec des traits délicats ce qui se passe tous les jours dans le monde. Je ne croy pas que les beautez de cette scène soient connues de tous ceux qui l'ont veuë représenter: elle est trop délicatement traitée ; mais je puis asseurer que tout le monde a remarqué qu'elle estoit bien écrite, et que les personnes d'esprit en ont bien sceu connoistre les finesses.

Dans le reste de l'acte, le valet du misantrope vient chercher son maistre pour l'avertir qu'on luy est venu signifier quelque chose qui regarde son procès. Comme l'esprit paroist aussi bien dans les petites choses que dans les grandes, on en void beaucoup dans cette scène, puis que le valet exerce la patience du misantrope, et que ce qu'il dit

feroit moins d'effet s'il estoit à un maistre qui fût d'une autre humeur.

La scène du valet, au quatrième acte, aevoit faire croire que l'on entendroit bientost parler du procès. Aussi apprendon, à l'ouverture du cinquième, qu'il est perdu; et le misantrope agit selon que j'ay dit au premier. Son chagrin, qui l'oblige à se promener et resver, le fait retirer dans un coin de la chambre, d'où il void aussitost entrer sa maîtresse, accompagnée de l'homme avec qui il a eu démeslé pour le sonnet. Il la presse de se déclarer, et de faire un chois entre luy et ses rivaux, ce qui donne lieu au misantrope de faire une action qui est bien d'un homme de son caractère. Il sort de l'endroit où il est, et luy fait la mesme prière. La coquette agit toujours en femme adroite et spirituelle, et, par un procédé qui paroist honneste, leur dit qu'elle sçait bien quel chois elle doit faire, qu'elle ne balance pas, mais qu'elle ne veut point se déclarer en présence de celuy qu'elle ne doit pas choisir. Ils sont interrompus par la prude et par les marquis, qui apportent chacun une lettre qu'elle a écrite contr'eux, ce que l'autheur a préparé dès le troisième acte en leur faisant promettre qu'ils se montreroient ce qu'ils recevroient de leur maîtresse. Cette scène est fort agréable. Tous les acteurs sont raillez dans les deux lettres ; et, quoy que cela soit nouveau au théâtre, il fait voir neantmoins la véritable manière d'agir des coquettes médisantes, qui parlent et écrivent continiiellement contre ceux qu'elles voyent tous les jours et à qui elles font bonne mine. Les marquis la quittent, et luy témoignent plus de mépris que de colère.

La coquette paroist un peu mortifiée dans cette scène. Ce n'est pas qu'elle démente son caractère ; mais la surprise qu'elle a de se voir abandonnée, et le chagrin d'apprendre que son jeu est découvert, luy causent un secret dépit qui paroist jusques sur son visage. Cet endroit est tout à fait judicieux. Comme la médisance est un vice, il estoit nécessaire qu'à la fin de la comédie elle eût quelque sorte de punition; et l'autheur a trouvé le moyen de la punir et de luy faire en mesme temps soutenir son caractère. Il ne faut point d'autre preuve, pour montrer qu'elle le soutient, que le refus qu'elle fait d'épouser le misantrope et d'aller vivre

dans son désert. Il ne tient qu'à elle de le faire ; mais, leurs humeurs estant incompatibles, ils seroient trop mal assortis ; et la coquette peut se corriger en demeurant dans le monde sans choisir un désert pour faire pénitence, son crime, qui ne part que d'un esprit encor jeune, ne demai>dant pas qu'elle en fasse une si grande.

Pour ce qui regarde le misantrope, on peut dire qu'il soutient son caractère jusques au bout. Nous en voyons souvent qui ont bien de la peine à le garder pendant le cours d'une comédie; mais si, comme j'ay dit tantost, celuycy a fait connoistre le sien avant que parler, il fait voir en finissant qu'il le conservera toute sa vie en se retirant du monde.

Voila, Monsieur, ce que je pense de la comédie du Misantrope amoureux, que je trouve d'autant plus admirable que le héros en est le plaisant sans estre trop ridicule, et qu'il fait rire les honnestes gens sans dire des plaisanteries fades et basses, comme l'on a accoustumé de voir dans les pièces comiques. Celles de cette nature me semblent plus divertissantes, encor que l'on y rie moins haut, et je croy qu'elles divertissent davantage, qu'elles attachent et qu'elles font continiiellement rire dans l'ame. Le misantrope, malgré sa folie, si l'on peut ainsi appeller son humeur, a le caractère d'un honneste homme, et beaucoup de fermeté, comme l'on peut connoistre dans l'affaire du sonnet. Nous voyons de grands hommes, dans des pièces héroïques, qui en ont bien moins, qui n'ont point de caractère, et démentent souvent au théâtre par leur lâcheté la bonne opinion que l'histoire a fait concevoir d'eux.

L'autheur ne représente pas seulement le misantrope sous ce caractère, mais il fait encor parler à son héros d'une partie des mœurs du temps; et ce qui est admirable est que, bien qu'il paroisse en quelque façon ridicule, il dit des choses fort justes. Il est vray qu'il semble trop exiger; mais il faut demander beaucoup pour obtenir quelque chose, et, pour obliger les hommes à se corriger un peu de leurs défauts, il est nécessaire de les leur faire paroistre bien grands.

Molière, par une adresse qui luy est particulière, laisse par tout deviner plus qu'il ne dit, et n'imite pas ceux qui parlent beaucoup et ne disent rien.

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