‹ Théâtre complet de J.-B. Poquelin de MolièreChapitre 47 sur 189 · ACTE II, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE I

Ne sçavez-vous pas bien pouiquoy je le ménage, Et que dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis, Il peut intéresser tout ce qu'il a d'amis?

Alceste.

Perdez vostre procès, Madame, avec constance, Et ne ménagez point un rival qui m'offence.

Celimene.

Mais de tout l'univers vous devenez jaloux.

Alceste.

C'est que tout l'univers est bien receu de vous.

Celimene.

C'est ce qui doit r'asseoir vostre ame éfarouchée. Puis que ma complaisance est sur tous épanchée; Et vous auriez plus lieu de vous en offencer Si vous me la voyiez sur un seul ramasser.

Mais moy, que vous blâmez de trop de jalousie, Qu'ay-je de plus qu'eux tous. Madame, je vous prie?

Celimene.

Le bonheur de sçavoir que vous estes aimé.

Alceste.

Et quel lieu de le croire a mon cœur enflamé?

Celimene.

Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire, Un aveu de la sorte a dequoy vous suffire.

Alceste.

Mais qui m'assurera que dans le mesme instant Vous n'en disiez peut-estre aux autres tout autant?

Celimene.

Certes pour un amant la fleurette est mignonne. Et vous me traitez là de gentille personne. Hé bien! pour vous oster d'un semblable soucy.

De tout ce que j'ay dit je me dédis icy,

Et rien ne sçauroit plus vous tromper que vous-même:

Soyez content.

Alceste.

Morbleu! faut-il que je vous aime!

Ah! que si de vos mains je r'atrape mon cœur. Je béniray le Ciel de ce rare bonheur! Je ne le celé pas, je fais tout mon possible A rompre de ce cœur l'attachement terrible; Mais mes plus grands éforts n'ont rien fait jusqu'icy. Et c'est pour mes péchez que je vous aime ainsi.

Celimene.

Il est vray, vostre ardeur est pour moy sans seconde.

Oûy, je puis là-dessus défier tout le monde; Mon amour ne se peut concevoir, et jamais Personne n'a, Madame, aimé comme je fais.

Celimene.

En effet, la méthode en est toute nouvelle, Car vous aimez les gens pour leur faire querelle; Ce n'est qu'en mots fâcheux qu'éclate vostre ardeur, Et l'on n'a veu jamais un amour si grondeur.

Alceste.

Mais il ne tient qu'à vous que son chagrin ne passe. A tous nos démeslez coupons chemin, de grâce, Parlons à cœur ouvert, et voyons d'arrester...

Page 1