‹ Théâtre complet de J.-B. Poquelin de MolièreChapitre 52 sur 189 · ACTE II, SCENE IV. io · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE IV. io

Si l'on voyoit qu'il fût de l'avis de quelqu'un. L'honneur de contredire a pour luy tant de charmes Qu'il prend contre luy-mesme assez souvent les armes, Et ses vrais sentimens sont combattus par luy Aussy-tost qu'il les void dans la bouche d'autruy.

Alceste.

Les rieurs sont pour vous, Madame, c'est tout dire, Et vous pouvez pousser contre moy la satyre.

Philinte.

Mais il est véritable aussi que vostre esprit Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit, Et que, par un chagrin que luy-mesme il avoue, Il ne sçauroit souffrir qu'on blâme ny qu'on loue.

Alceste.

C'est que jamais, morbleu ! les hommes n'ont raison, Que le chagrin contr'eux est toujours de saison. Et que je voy qu'ils sont sur toutes les affaires Loueurs impertinens ou censeurs téméraires.

Celimene.

Mais...

Alceste.

Non, Madame, non, quand j'en devrois mourir, Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir. Et l'on a tort, icy, de nourrir dans vostre ame Ce grand attachement aux défauts qu'on y blâme.

Clitandre.

Pour moy, je ne sçay pas; mais j'avoùray tout haut Que j'ay crû jusqu'icy Madame sans défaut.

Acaste.

De grâces et d'attraits je voy qu'elle est pourveuë. Mais les défauts qu'elle a ne frapent point ma veuë.

ro4 LE MISANTROPE.

Ils frapent tous la mienne, et, loin de m'en cacher, Elle sçait que j*ay soin de les luy reprocher. Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flate : A ne rien pardonner le pur amour éclate; Et je bannirois, moy, tous ces lâches amans Que je verrois soumis à tous mes sentimens, Et dont à tous propos les moles complaisances Donneroient de l'encens à mes extravagances.

Celimene.

Enfin, s'il faut qu'à vous s'en raportent les cœurs, On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs. Et du parfait amour mettre l'honneur suprême A bien injurier les personnes qu'on aime.

Eliante.

L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces loix. Et l'on void les amans vanter toujours leur chois : Jamais leur passion n'y void rien de blâmable, Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable ; Ils comptent les défauts pour des perfections Et sçavent y donner de favorables noms. La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ; . La noire à faire peur, une brune adorable; La maigre a de la taille et de la liberté ; La grasse est dans son port pleine de majesté; La mal-propre, sur soy de peu d'attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée ; La géante paroist une déesse aux yeux; La naine, un abrégé des merveilles des cieux; L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne; La fourbe a de l'esprit, la sotte est toute bonne ; La trop grande parleuse est d'agréable humeur,

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