ACTE III, SCENE IV. Ii
Madame. L'amitié doit sur tout éclater
Aux choses qui le plus nous peuvent importer;
Et, comme il n'en est point déplus grande importance
Que celles de l'honneur et de la bienséance,
Je viens, par un avis qui touche vostre honneur,
Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur.
Hier, j'estois chez des gens de vertu singulière.
Où sur vous du discours on tourna la matière;
Et là, vostre conduite avec ses grands éclats,
Madame, eut le malheur qu'on ne la loiia pas.
Cette foule de gens dont vous souffrez visite,
Vostre galanterie et les bruits qu'elle excite.
Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu,
Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.
Vous pouvez bien penser quel parti je sceus prendre;
Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre.
Je vous excusay fort sur vostre intention.
Et voulus de vostre ame estre la caution.
Mais vous sçavez qu'il est des choses dans la vie
Qu'on ne peut excuser, quoy qu'on en ait envie,
Et je me vis contrainte à demeurer d'accord
Que l'air dont vous viviez vous faisoit un peu tort;
Qu'il prenoit, dans le monde, une méchante face;
Qu'il n'est conte fâcheux que par tout on n'en fasse,
Et que, si vous vouliez, tous vos deportemens
Pourroient moins donner prise aux mauvais jugemens.
Non que j'y croye, au fonds, l'honnesteté blessée,
Me préserve le Ciel d'en avoir la pensée !
Mais aux ombres du crime on preste aisément foy,
Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soy.
Madame, je vous croy l'ame trop raisonnable
Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
ii6 LE MISANTROPE.
Et pour Tatlribûer qu'aux mouvemens secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos interests.
Celimene.
Madame, j'ay beaucoup de grâces à vous rendre. Un tel avis m'oblige, et, loin de le mal prendre, J'en prétens reconnoistre à l'instant la faveur Par un avis aussi qui touche vostre honneur; Et, comme je vous vois vous montrer mon amie En m'apprenant les bruits que de moy l'on publie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. En un lieu, l'autre jour, où je faisois visite, Je trouvay quelques gens d'un très-rare mérite Qui, parlant des vrais soins d'une ame qui vit bien, Firent tomber sur vous, Madame, l'entretien. Là, vostre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas citez comme un fort bon modèle: Cette affectation d'un grave extérieur.
Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence; Cette hauteur d'estime où vous estes de vous.
Et ces yeux de pitié que vous jettez sur tous;
Vos fréquentes leçons et vos aigres censures Sur des choses qui sont innocentes et pures: Tout cela, si je puis vous parler franchement. Madame, fut blâmé d'un commun sentiment, a A quoy bon, disoient-ils, cette mine modeste Et ce sage dehors, que dément tout le reste ? Elle est à bien prier exacte au dernier point, Mais elle bat ses gens, et ne les paye point; Dans tous les lieux devois elle étale un grand zele,