ACTE III, SCENE IV
Mais elle met du blanc, et veut paroistre belle;
Elle fait des tableaux couvrir les nuditez,
Mais elle a de l'amour pour les realitez.
Pour moy, contre chacun je pris vostre defence,
Et leur asseuray fort que c'estoit médisance;
Mais tous les sentimens combatirent le mien^
Et leur conclusion fut que vous feriez bien
De prendre moins de soin des actions des autres,
Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres;
Qu'on doit se regarder soy-méme un fort long temps
Avant que de songer à condamner les gens;
Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire
Dans les corrections qu'aux autres on veut faire,
Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin,
A ceux à qui le Ciel en a commis le soin.
Madame, je vous crois aussi trop raisonnable
Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
Et pour l'attribuer qu'aux mouvemens secrets
D'un zèle qui m'attache à tous vos interests.
Arsinoé.
A quoy qu'en reprenant on soit assujettie, Je ne m'attendois pas à cette repartie. Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.
Au contraire, Madame, et, si l'on estoit sage, Ces avis mutuels seroient mis en usage: On détruiroit par là, traitant de bonne foy. Ce grand aveuglement où chacun est pour soy. Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le mesme zèle Nous ne continûyons cet office fîdelle.
Et ne prenions grand soin de nous dire entre nous
ii8 LE MISANTROPE.
Ce que nous entendrons, vous de moy, moy de vous.
Arsinoé Ah! Madame, de vous je ne puis rien entendre; C'est en moy que l'on peut trouver fort à reprendre.
Celimene.
Madame, on peut, je croy, louer et blâmer tout, Et chacun a raison, suivant l'âge ou le goût. Il est une saison pour la galanterie , Il en est une aussi propre à la pruderie ; On peut, par politique, en prendre le party, Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorty : Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces. L'âge amènera tout, et ce n'est pas le temps. Madame, comme on sçait, d'estre prude à vingt ans.
Arsinoé.
Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage, Et vous faites sonner terriblement vostre âge ; Ce que de plus que vous on en pourroit avoir N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir; Et je ne sçay pourquoy vostre âme ainsi s'emporte. Madame, à me pousser de cette étrange sorte.
Celimene. -—
Et moy, je ne sçay pas, Madame, aussi pourquoy On vous void, en tous lieux, vous déchaîner sur moy. Faut-il de vos chagrins sans cesse à moy vous prendre, Et puis-je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre? Si ma personne aux gens inspire de l'amour. Et si l'on continue à m'ofîrir chaque jour Des vœux que vôtre cœur peut souhaiter qu'on m'oste, Je n'y sçaurois que faire, et ce n'est pas ma faute : Vous avez le champ libre, et je n'empesche pas