‹ Théâtre complet de J.-B. Poquelin de MolièreChapitre 64 sur 189 · ACTE III, SCENE V. m · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE V. m

Vous avez à vous plaindre, et je suis en courroux Quand je voy chaque jour qu'on ne fait rien pour vous.

Alceste.

Moy,Madame?et sur quoy pourrois-je en rien prétendre? Quel service à l' Estât est-ce qu'on m'a veu rendre? Qu'ay-je fait, s'il vous plaist, de si brillant de soy Pour me plaindre à la cour qu'on ne fait rien pour moy?

Arsinoé.

Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices N'ont pas toujours rendu de ces fameux services ; Il faut l'occasion ainsi que le pouvoir, Et le mérite enfin que vous nous faites voir Devroit...

Alceste.

Mon Dieu! laissons mon mérite, de grâce! De quoy voulez-vous là que la cour s'embarasse? Elle auroit fort à faire, et ses soins seroient grands D'avoir à déterrer le mérite des gens.

Arsinoé.

Un mérite éclatant se déterre luy-méme ; Du vostre en bien des lieux on fait un cas extrême, Et vous sçaurez de moy qu'en deux fort bons endroits Vous fûtes hier loué par des gens d'un grand poids.

Alceste.

Eh ! Madame, l'on loue aujourd'huy tout le monde, Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde; Tout est d'un grand mérite également doiié, Ce n'est plus un honneur que de se voir loué ; D'éloges on regorge, à la teste on les jette , Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.

Arsinoé.

Pour moy, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux,

Une charge à la cour vous pût fraper les yeux : Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines, On peut, pour vous servir, remuer des machines. Et j'ay des gens en main, que j'empioiray pour vous, Qui vous feront à tout un chemin assez doux.

Alceste.

Et que voudriez-vous, Madame, que j'y fisse ? L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse: Le Ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, Une âme compatible avec l'air de la cour; Je ne me trouve point les vertus nécessaires Pour y bien réussir et faire m.es affaires. Estre franc et sincère est mon plus grand talent. Je ne sçais point jouer les hommes en parlant; Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense Doit faire en ce pays fort peu de résidence. Hors de la cour sans doute on n'a pas cet appuy Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'huy; Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages, Le chagrin de jouer de fort sots personnages. On n'a point à souffrir mille rebuts cruels. On n'a point à louer les vers de messieurs tels, A donner de l'encens à madame une telle. Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.

Arsinoé.

Laissons, puisqu'il vous plaist, ce chapitre de cour; Mais il faut que moncœurvousplaigneenvostre amour. Et, pour vous découvrir là-dessus mes pensées. Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées : Vous méritez sans doute un sort beaucoup plus doux, Et celle qui vous charme est indigne de vous.

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