‹ Théâtre complet de J.-B. Poquelin de MolièreChapitre 70 sur 189 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

CELIMENE, ALCESTE.

Alceste.

O Ciel ! de mes transports puis-je estre icy le maistre ?

Celimene.

Ouais! Quel est donc le trouble où je vous voy paraistre, Et que me veulent dire et ces soupirs poussez. Et ces sombres regards que sur moy vous lancez?

Alceste.

Que toutes'les horreurs dont une ame est capable A vos déloyautez n'ont rien de comparable ; Que le sort, les démons et le Ciel en courroux N'ont jamais rien produit de si méchant que vous.

Voila certainement des douceurs que j'admire.

Ah ! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire ; Rougissez bien plûtost, vous en avez raison. Et j'ay de seurs témoins de vostre trahison. Voila ce que marquoient les troubles de mon ame ; Ce n'estoit pas en vain que s'alarmoit ma flame :

i32 LE MISANTROPE.

Par ces frequens soupçons, qu'on trouvoit odieux, Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux; Et, malgré tous vos soins et vostre adresse à feindre, Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre. Mais ne présumez pas que sans esire vangé Je souffre le dépit de me voir outragé. Je sçay que sur les vœux on n'a point de puissance. Que l'amour veut par tout naistre sans dépendance, Que jamais par la force on n'entra dans un cœur. Et que toute ame est libre à nommer son vainqueur. Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte Si pour moj vostre bouche avoit parlé sans feinte; • Et, rejettant mes vœux dés le premier abord. Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort. Mais d'un aveu trompeur voir ma flame aplaudie, C''est une trahison, c'est une perfidie Qui ne sçauroit trouver de trop grands chastimens, Et je puis tout permettre à mes ressentimens. Oûy, oûy, redoutez tout après un tel outrage ; Je ne suis plus à moy, je suis tout à la rage : Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernez; Je cède aux mouvemens d'une juste colère. Et je ne répons pas de ce que je puis faire.

Celimene. '^

D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement? Avez-vous, dites-moy, perdu le jugement ?

Alceste.

Oùy, oûy, je l'ay perdu lors que dans vostre vue J'ay pris, pour mon malheur, le poison qui me tuë. Et que j'ay crû trouver quelque sincérité Dans les traistres appas dont je fus enchanté.

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