‹ Théâtre complet de J.-B. Poquelin de MolièreChapitre 72 sur 189 · ACTE IV, SCENE III. i · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE III. i

Celimene.

Non, il est pour Oronte, et je veux qu'on le croye; Je reçois tous ses soins avec beaucoup de ]oye, J'admire ce qu'il dit, j'estime ce qu'il est, Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaist. Faites, prenez party, que rien ne vous arreste. Et ne me rompez pas davantage la teste.

Alceste, Ciel! rien de plus cruel peut-il estre inventé? Et jamais cœur fut-il de la sorte traité? Quoy! d'un juste courroux je suis émeu contr'elle. C'est moy qui me viens plaindre, et c'est moy qu'on querelle ! On pousse ma douleur et mes soupçons à bout, On me laisse tout croire, on fait gloire de tout; Et cependant mon cœur est encore assez lâche Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache. Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris Contre l'ingrat objet dont il est trop épris! Ah! que vous sçavez bien icy contre moy-méme, Perfide, vous servir de ma foiblesse extrême, Et ménager pour vous l'excès prodigieux De ce fatal amour né de vos traistres yeux! Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable, Et cessez d'affecter d'estre envers moy coupable; Rendez-moy, s'il se peut, ce billet innocent, A vous prester les mains ma tendresse consent; Efforcez-vous icy de paroistre fîdelle.

Et je m'efforceray, moy, de vous croire telle.

Celimene.

Allez, vous estes fou dans vos transports jalous. Et ne méritez pas Tamour qu'on a pour vous. Je voudrois bien sçavoir qui pourroit me contraindre

i36 LE MISANTROPE.

A descendre pour vous aux bassesses de feindre,

Et pourquoy, si mon cœur penchoit d'autre côté,

Je ne le dirois pas avec sincérité !

Quoy ! de mes sentimens l'obligeante asseurance

Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense?

Auprès d'un tel garent sont-ils de quelque poids?

N'est-ce pas m'outrager que d'écouter leur voix?

Et, puis que nostre cœur fait un effort extrême,

Lors qu'il peut se résoudre à confesser qu'il aime;

Puis que l'honneur du sexe, ennemy de nos feux.

S'oppose fortement à de pareils aveus,

L'amant qui void pour luy franchir un tel obstacle

Doit-il impunément douter de cet oracle.

Et n'est-il pas coupable en ne s'asseurant pas

A ce qu'on ne dit point qu'après de grands combats?

Allez, de tels soupçons méritent ma colère,

Et vous ne valez pas que l'on vous considère:

Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité

De conserver encor pour vous quelque bonté;

Je devrois autre part attacher mon estime.

Et vous faire un sujet de plainte légitime.

Alceste.

Ah! traistresse, mon foible est étrange pour vousl Vous me trompez sans doute avec des mots si doux; Mais il n'importe, il faut suivre ma destinée; A vostre foy mon ame est toute abandonnée; Je veux voir jusqu'au bout quel sera vostre cœur, Et si de me trahir il aura la noirceur.

Celimene.

Non, vousne m'aimezpointcomme ilfautque l'onaime.

Alceste.

Ah • rien n'est comparable à mon amour extrême.

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