‹ Théâtre complet de J. RacineChapitre 241 sur 716 · ACTE II, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IL

D'avoir rangé sons lui TOrient et Yanoée ,

Et , souIeYaut encor le reste des hiiroains ,

Remis Rome sanglante en ses paisihies mains :

J'ai même souhaité la place de mon père ;

Moi y Paulin , qui oent fois , si le sort moins sévère

Eût Toohi de sa vie étendre les liens.

Aurais donné mes jours pour prolonger les siens : ^

Tout cela (qu'un amant sait mal ce qu'il désire ! )

Dans l'espoir d'élever Bérénice à rem^Hre,

De reconnaître un jour son amour et sa loi ,

Et de voir à ses pieds tout le monde avec moi.

Malgré tout mon amour, Paulin , et tous ses charmes.

Après maie serments appuyés de mes larmes ,

Maintenant que je puis couronner tant d'attraits ,

Maintenant que je l'aime encor plus que jamais ,

Lorsqu'un heureux hymen joignant nos destinées

Peut payer en un jour les Toeux de dnq années ,

Je vais , Paulin... oh ciel ! puis-je le déclarer !

PAUUN.

Quoi, seigneur?

TITUS

Pour jamais je vais m'en séparer.

Mon ccBur en ce moment ne vient pas de se rendre : Si je t'ai fait parler, si j'ai voulu t'entendre , Je voulais que ton zèle acheva en secret De confondre un amour qui se tait à regret. Bérénice a longtemps balancé la victoire ; Et si je penche enfin du cAté de ma gloire , Crois qu'il m'en a coûté , pour vaincre tant d'amour, Des combats dont mon cœur saignera plus d'un jour. J'aimais , je soupirais dans une paix profonde ; lia autre était chargé de l'empire du monde : Maître de mon destin , libre dans mes soupirs , Je ne rendais qu'à moi compte de mes désirs. Mais à peine le ciel eut rappelé mon père , Dès que ma triste main eut fermé sa paupière , De mon aimable erreui^ jç fus désabusé : Je sentis le fardeau qui m'était imposé ; Je connus que bientôt , loin d'être à ce que j'aime , n fallait , cher Paulin , renoncer à moi-même ; . Kl (|ue le choix des dieux , contraire à mes amours.

797 BÉRÉNICE

Livrait à Tunivers le reste de mes jours. Rome obsenre aujourd'hui ma conduite uouvelle ; Quelle honte pour moi , quel présage pour elle , Si , dès le premier pas renversant tous ses droits , Je fondais mon bonheur sur le débris des lois ! Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice , J'y voulus préparer la triste Bérémce : Mais par où commencer? Vingt fois , depuis huit jours. J'ai Youlu devant elle en ouvrir le discours ; Et , dès le premier mot , ma faingue embarrassée Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée. J'espérais que du moins mon trouble et ma douleur Lui feraient pressentir notre commun malheur : Mais , sans me soupçonner, sensible à mes alarmes ; Elle m'offï^ sa nuiin pour essuyer mes larmes ; Et ne prévoit rien moins , dans cette obscurité , Que la fin d'un amour qu'elle a trop mérité. Enfin , j'ai ce matin rappelé ma constance : Il faut la voir, Paulin » et rompre le silence. J'attends Antiochus pour lui recommander ce dépôt précieux que je ne puis garder : Jusque dans l'Orient je veux qu'il la remène. Demain , Rome avec lui verra partir la reine. iSlIe en sera bientôt instruite par ma voix ; Et je vais hd parier pour la dernière fois.

PAULIN

Je n'attendais pas moins de cet amour de gloire Qui partout après vous attacha la victoire. La Judée asservie , et ses remparts fumants , De cette noble ardeur étemels monuments , Me répondaient assez que votre grand courage Ne voudrait pas , seigneur, détruire son ouvrage > Et qu'un héros vainqueur de tant de nations Saurait bien tôt ou tard vaincre ses passions.

TITUS

Ah I que sous de beaux noms cette gloire est cruelle î Combien mes tristes yeux la trouveraient plus belle , S'il ne fallait encor qu'affronter le trépas ! Que dis-je ? cette ardeur que j'ai pour ses appas , Bérénice eu mon sein l'a jadis allumée. Tu no l'ignores pas : toujours la renommée

AGT£ il , SCÈ^ n. 393

Avec le même éclat n'a pas semé mon nom ; Ma jeunesse , nourrie à la cour de Néron , S'égarait, cher PauHn , par l'exemple abusée , \ £t suivait du plaisir la pente trop aisée. \

Bérénice me plut Que ne fait point nn cœur Pour plaire à ce qu'il aime , et gagner son yainqueùf ? Je prodiguai mon sang : tout fit place à mes armes ;1 Je reviiis triomphant. Mais le sang et les larmes \ Ne me suffisaient pas pour mériter ses tœux : \

J'entrepris le Iwnheur de mille malheureux. On lit de toutes parts mes bontés se répandre ; Heureux , et plus heureux que tu ne peux comprendre » Quand je ponTais paraître h ses yeux satisfaits Chargé de mille coeurs conquis par mes bienfaits ! Je lui dois tout , Paulin. Récompense cruelle ! Tout ce que je lui dois Ta retomber sur die : Pour prix de tant de gloire et de tant de Tertus , Je lui dirai : Partez, et ne me voyez plus.

PAULIN

Hé quoi , seigneur I hé quoi I cette magnificence Qui va jusqu'à l'Ëuphrate étendre sa puissance , Tant d'hoimeurs dont l'excès a surpris le sénat , Vous laissent-ils wcor craindre le nom d'ingrat? Sur cent peuples nouveaux Bérénice commande.

TITUS

Faibles amusements d'une douleur si grande !

Je connais Bérénice , et ne sais que trop bien

Que son cœur n*a jamais demandé que le mien.

fe l'aimai ; je lui plus. Depuis cette joumée »

,Dois-je dire funeste , hélas ! ou fortunée? )

Sans avoir, en aimant, d'objet que son amour.

Étrangère dans Rome, inconnue à la cour,

Elle passe ses jours , Paulin , sans rien prétendre

(hie quelque heure à me voir, et le reste à m'attendre.

Ëucor, si quelquefois un peu moins assidu

Je passe le moment où je suis attendu ,

Je la revois bientôt de pleurs tonte trempée :

Ma main à les sécher est longtemps occupée.

Enfin , tout ce qu'Amour a de noeuds plus puissants ,

Doux reproches , transports sans cesse renaissants ,

SoiA de plaire sans art , cndnte toujours nouTcUe ,

294 BERÉlHlCli.

Beauté , gloire , vertu , je trouve tout en eiieX Depuis cinq ans entien» cbaque jour je la vois \ Et crois toujours la voir pour la première foisli N'y songeons plus. AUons» cher Paulin : plus j'y pense, Plus je sens chanceler ma cruelle constance. Quelle nouvelle , oh ciel 1 je lui vais annoncer ! Encore uii coup , allons , il n'y faut plus penser. Je connais mon devoir, c'est à moi de le suivre : Je n'examine point si j'y pourrai survivre.

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