‹ Théâtre complet de J. RacineChapitre 395 sur 716 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

BAJAZET, ROXANE

ROXAME.

Prince, l'heure fatale est enfin arrivée Qu'à votre liberté le del a réservée.

Hien ne me retient plus ; et je puis dès ce jour Accomplir le dessein qu'a formé mon amour. Non que , vous assurant d'un triomphe facile , Je mette entre vos mains un empire tranquille ; Je fais ce que je puis , je vous l'avais promis : J'arme votre valeur contre vos ennemis.

J'écarte de vos jours un péril manifeste ; Votre vertu , seigneur, achèvera le reste. Osmin a vu l'armée; elle penche pour vous;

3^2 UAJAZLT,

Les chefs de notre loi conspirent avec aoin;

Le vizir Acooiat vous répond de 3yzance ;

£t luoi y vous le savez , je tiens sous ma puissance

Cette foule de chefis , d'esclaves , de muets ,

Peuple que dans ses murs renferme ce palajs ,

Et dont à ma faveur les âmes asservies

M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies.

Commencez maintenant : e'est à vous de courir

Dans le champ glorieux que j*ai su vous ouvrir.

Vous n'entreprenez point une injuste carrière »

Vous repoussez', seigneur, une main meurtrière :

L'exemple en est commun; et, parmi les sultans.

Ce chemin à l'empire a conduit de tout temps.

Mais, pour mieux commencer, hàtons-nous l'un et l'antre

D'assurer à la fois mon bonheur et le vôtre.

Montrez à l'univers, en ra'attachant à vous.

Que , quand je vous servais, je servais mon époux ;

Et, par le nœud sacré d'un heureux hyménée.

Justifiez la foi que je vous ai donnée.

BAJAZBT.

Ah! que proposez-vous, madame?

ROXANE

Hé quoi, seianeurl <2uel obstacle secret trouble notre bonheur?

Madame, ignorez-vous que l'oi^udl de l'empire... Que ne m'épargnez-vous la douleiu* de le dire?

ROXAKB.

Oui , je sais que , depuis qu'un de vos empereurs , Bajazet, d'un barbare éprouvant les fureurs, Vit au char du vainqueur son épf/use enchaînée. Et par toute l'Asie à sa suite traînée , De l'honneur ottoman ses successeurs jaloux Ont daigné rarement prendre le nom d'époux. Mais l'amour ne suit point ces lois imaginaires ; Et, sans vous rapporter des exemples vulgaires, Soliman (vous savez qu'entre tous vos aïeux , Dont l'univers a craint le bras victorieux , Nul n'éleva si haut la grandeur ottomane) , Ce Soliuian jeta les yeux surRoxcbiue.

Malgré tout son orgueil , ce inonar({ue si fier

AUrii 11, SCENE 1. 3i.{

À son trône, à son lit daigna Passccier;

Sans qu*dle eût d'autres drt^ts au rang d'imijératrice

Qu*un peu d'attraits peut-être, et beaucoup d*artifice.

Il est vrai. Mais aussi Toyez ce que je puis ,

Ce qu'était Sotiman , et le peu que je suis.

S(^ian jouissait d'une pldne puissance :

L*Égypte ramenée à son obéissance ;

Rhodes , des Ottomans ce redoutable écucil ,

De tous ses défenseurs devenu le cercueil ;

Do Danube asservi les rives désolées ;

De Tempire persan les bornes reculées ;

Dans leurs climats brûlants les Africains domptés ,

Faisaient taire les lois devant ses volontés.

Que suis-je? J'attends tout du peuple et de Tarmée :

Mes malbeurs font eucor toute ma renommée.

Infortuné , proscrit , incertain de régner,

Dots-je irriter les cœurs, au lieu de les gagner?

Témoins de nos plaisirs , plaindront-ils nos misèrevS ?

Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères?

Songez , sans me flatter du sort de Soliman ,

Au meurtre tout récent du malheureux Osman.

Dans leur rébellion les chefs des janissaires ,

Clierchant à colorer leurs desseins sanguinaires ,

Se crurent à sa perte assez autorisés

Parle fatal hymen que vous me proposez.

Que vous dirâi-je enfin? Maître de leur suffrage ,

Peut-être avec le temps j'oserai davantage :

Ne précipitons rien ; et daignez commencer

A lue mettre en état de vous récompenser.

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