‹ Théâtre complet de J. RacineChapitre 572 sur 716 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

PHÈDRE, ŒNONE

Chère Œnone , sais-tu ce que je viens d'apprendre?

OENONB.

Non ; mais je viens tremblante , à ne vous point mentir : J'ai pâli du dessein qui vous a fait sortir ; J'ai craint une fureur à vous-même fatale.

PHÈDEE.

Œnone , qui l'eût cm ! j'avais une riv^de*.

OENONE

Comment?

PliÈORE.

Hippolyte aime ; et je n'eu puis douter. Ce farouche ennemi qu'on ne pouvait dompter. Qu'offensait le respect, qu'importmiait la plainte , Ce tigre , que jamais je n'aboitlai sans crainte , Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur : Aricie a trouvé le chemin de son cœur.

OENOME.

Aricie?

Ah douleur non encore éprouvée !

A quel nouveau tourment je me suis réservée ! Tout ce que j'ai souffert , mes craintes , mes transports , La fureur de mes feux , l'horreur de mes renoords , Et d'un refus cruel l'insupportable ii\jure. N'était qu'un faible essai du tourment que j'endure.

540 PUEURE.

Ils s'aiincnt ! Par quel charme ont-ils trompé me& yeux ?

Comment se sont-ils vus ? depuis quand ? dans quels lieux ?

Tu le savais : pourquoi me laissais-tu séduire ?

De leur furtive ardeur ne pourais-tu m'instruin; ?

Les a-t-on yus souvent se parler, se chercher ?

I>ans le fond des forêts allaient-ils se cacher ? '

Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence ;

Le ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence ;

ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;

Fous les jours se levaient clairs et sereins pour eux :

£t moi, triste rebut de la nature entière , *

Je me cacliais au jour, je fuyais la lumière ;

La mort est le seul dieu que f osais implorer.

J'attendais le moment où j'allais expirer :

Me nourrissant de ûel , de larmes abreuvée ,

Eucor, dans mon malheur de trop près observée ,

Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir,

Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir ;

Et , sous un front serein déguisant mes alarmes ,

11 fallait bien souvent me priver de mes larmes.

Quel firuit recevront-ils de leurs vaines amours? Ils ne se verront plus.

PIIÈORB.

Us s'aimeront toujours f Au moment que je parle, ah mortelle pensée î Ils bravent la fureur d'une amante insensée : Malgré ce même exil qui va les écarter. Us font mille serments de ne se pohit quitter. Non , je ne puis souffrir un bonheur qui m^outrage, Œnone; prends pitié de ma jalouse rage. 11 faut perdre Aricie ; il faut de mon époux Contre un sang odieux réveiller le courroux : Qu'il ne se borne pas à des peines légères ; Le crime de la sœur passe celui des frères. Dans mes jaloux transports je le veux implorer. Que iais*je?où ma raison se va-t-elle égarer ? Moi jalouse! et Thésée est celui que j'implore. Mon époux est vivant ; et moi je brûle encore î Pour qui ? quel est le cœur oïl prétendent mes vœux Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.

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