‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 103 sur 305 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Un prodige étonnant fit taire ce transport :

Le vent, qui nous flattait, nous laissa dans le port.

Il fallut s'arrêter, et la rame inutile

Fatigua vainement une mer immobile.

Ce miracle inouï me fît tourner les yeux

Vers la divinité qu'on adore en ces lieux.

Suin de Ménélas, de Nestor et d'Ulysse,

J'offris sur ses' autels un secret sacrifice.

Quelle fut sa réponse ! et quel devins-je, Arcas,

Quand j'entendis ces mots prononcés par Calchas :

Vous armez contre Troye une puissance vaine.

Si, dans un sacrifice auguste et solennel,

Une fille du sang d'Hélène De Diane en ces lieux n'ensanglante l'autel. Pour obtenir les vents que le Ciel vous dénie,

Sacrifiez Iphigénie I

Arcas.

Votre fille !

Agamemkon.

Surpris, comme tu peux penser, Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer. Je demeurai sans voix, et n'en repris l'usage Que par mille sanglots qui se firent passage. Je condamnai les dieux, et, sans plus rien ouïr, Fis vœu sur leurs autels de leur désobéir, Que n'en croyais-je alors ma tendresse alarmée ! J,e voulais sur-le-champ congédier l'armée. Ulysse, en apparence approuvant mes discours, De ce premier torrent laissa passer le cours. Mais bientôt, rappelant sa cruelle industrie*, Il me représenta l'honneur et la patrie, Tout ce peuple, ces rois, à mes ordres soumis, Et l'empire d'Asie à la Grèce promis : De quel front, immolant tout l'État à ma fille, Roi sans gloire j'irais vieillir dans ma famille. Moi-même (je l'avoue avec quelque pudeur), Charmé de mon pouvoir et plein de ma grandeur.

1. L'édition de 1697 donne ces autels, faute évidente que noos n'avions pas à maintenir.

i. Industrie est pris ici dans le sens du latin industria, habileté.

142 IPHIGENIE

Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce Chatouillaient de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse. Pour comble de malheur, les dieux, toutes les nuits. Dès qu'un léger sommeil suspendait mes ennuis, Vengeant de leurs autels le sanglant privilège. Me venaient reprocher ma pitié sacrilège, Et, présentant la foudre à mon esprit confus, Le bras déjà levé, menaçaient mes refus. Je me rendis, Arcas ; et, vaincu par Ulysse, De ma fille en pleurant j'ordonnai le supphce. Mais des bras d'un» mère il fallait l'arracher. Quel funeste artifice il me fallut chercher ! D'Achille, qui l'aimait, j'empruntai le langage '. J'écrivis en Argos, pour hâter ce voyage, Que ce guerrier, pressé de partir avec nous. Voulait revoir ma fille, et partir son époux.

Arcas.

Et ne craignez-vous point l'impatient Achille ? Avez-vous prétendu que, muet et tranquille, Ce héros, qu'armera l'amour et la raison. Vous laisse pour* ce meurtre abuser de son nom ? >

Verra-t-il à ses yeux son amante immolée ?

Agamemnon.

Achille était aibsent ; et son père Pelée, D'un voisin ennemi redoutant les efforts. L'avait, tu t'en souviens, rappelé de ces bords; Et cette guerre, Arcas, scion toute apparence. Aurait dû plus longtemps prolonger son absence. Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent ? Achille va combattre et triomphe en courant ; Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée, Hier avec la nuit arriva dans l'armée.

Mais des nœuds plus puissants me retiennent le bras ; Ma fille, qui s'approche et court à son trépas; Qui, loin de soupçonner un arrêt si sévère, Peut-être s'applaudit des bontés de son père ; Ma fille... Ce nom seul, dont les droits sont si saints,

1. Noos n'avons pas cru devoir suivre ici le texte de 1697, qui donne par ce meurtre. C'est pour ce meurtre qu'il faut, comme on l'a imprimé depuis.

Sa jeunesse, riioii ^-.i^', iiv... j..,- i ^ ^^v. je ^i;ji Je plains mille vertus, une amour mutuelle. Sa piété pour moi, ma tendresse pour elle, Un respect qu'en son cœur rien ne peut balancer Et que j'avais promis de mieux récompenser. Non, je ne croirai point, ô Ciel I que ta justice Approuve la fureur de ce noir sacrifice. Tes oracles sans doute ont voulu m'éprouver, Et tu me punirais si j'osais l'achever.

Arcas, je t'ai choisi pour cette confidence : Il faut montrer ici ton zèle et ta prudence. La reine, qui dans Sparte avait connu ta foi. T'a placé dans le rang que tu tiens près de moi. Prends cette lettre, cours au-devant de la reine, Et suis sans t' arrêter le chemin de Mycène. Dès que tu la verras, défends-lui d'avancer, Et rends-lui ce billet, que je viens de tracer. Mais ne t'écarte point, prends un fidèle guide. Si ma fille une fois met le pied dans l'Aulide, Elle est morte : Calchas, qui l'attend en ces lieux, Fera taire nos pleurs, fera parler les dieux ; Et la religion, contre nous irritée.

Par les timides Grecs sera seule écoutée. Ceux même dont ma gloire aigrit l'ambition Réveilleront leur brigue et leur prétention. M'arracheront peut-être un pouvoir qui les blesse... Va, dis-jc, sauve-la de ma propre faiblesse. Mais surtout ne va point, par un zèle indiscret, Découmr à ses yeux mon funeste secret.

Que, s'il se peut, ma fille, à jamais abusée. Ignore à quel péril je l'avais exposée. D'une mère en fureur épargne-moi les cris, Et que ta voix s'accorde avec ce que j'écris. Pour renvoyer la fille et la mère offensée, Je leur écris qu'Achille a changé de pensée, Et qu'il veut désormais jusques à son retour Différer cet hymen que pressait son amour. Ajoute, tu le peux, que des froideurs d'Achille On accuse en secret cette jeune Eriphile Que lui-même captive amena de Lesbos, Et qu'auprès de ma fille on garde dans Argos.

•44 IPHIGENIE

"est leur en dire assez : le reste, il le faut taire. )éjà le jour plus grand nous frappe et nous éclaire ; )éjà même l'on entre, et j'entends quelque bruit. C'est Achille. Va, pars. Dieux ! Ulysse le suit I

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