‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 105 sur 305 · ACTE I, SCÈNE n · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE n

Trouble toute la Grèce et consume l'armée ; Tandis que, pour fléchir l'inclémence des dieux, Il faut du sang peut-être, et du plus précieux, Achille seul, Achille à son amour s'applique ? Voudrait-il insulter à la crainte publique. Et que le chef des Grecs, irritant les Destins, Préparât d'un hymen la pompe et les festins ? Ah ! Seigneur ! est-ce ainsi que votre àme attendrie Plaint le malheur des Grecs et chérit la patrie ?

Achille.

Dans les champs phrygiens les effets feront foi Qui la chérit le plus ou d'Ulysse ou de moi. Jusques-là je vous laisse étaler votre zèle. Vous pouvez à loisir faire des vœux pour elle. Remphssez les autels d'offrandes et de sang. Des victimes vous-même interrogez le flanc ; Du silence des vents demandez-leur la cause. Mais moi, qui de ce soin sur Calchas me repose, Souffrez, Seigneur, souffrez que je coure hâter Un hymen dont les dieux ne sauraient s'irriter. Transporté d'une ardeur qui ne peut être oisive, Je rejoindrai bientôt les Grecs sur cette rive. J'aurais trop de regret si quelque autre guerrier Au rivage troyen descendait le premier.

Agamemnon.

0 Ciel ! pourquoi faut-il que ta secrète envie Ferme à de tels héros le chemin de l'Asie ? N'aurais-je vu briller cette noble chaleur Que pour m'en retourner avec plus de douleur ?

Ulysse.

Dieux ! qu'est-ce que j'entends ?

Achille.

Seigneur, qu'osez-vous dire ?

Agamemnon.

Qu'il faut. Princes, qu'il faut que chacun se retire ; Que, d'un crédule espoir trop longtemps abusés, Nous attendons les vents, qui nous sont refusés. Le Ciel protège Troye, et par trop de présages Son courroux nous défend d'en chercher les passages.

Quels présages affreux nous marquent son courroux ?

146 IPHIGENIE

Agamemnon.

Vous-même consultez ce qu'il prédit de vous. Que sert de se flatter? On sait qu'à votre tête Les dieux ont d'Ilion attaché la conquête ; Mais on sait que, pour prix d'un triomphe si beau, Ils ont aux champs troyens marqué votre tombeau ; Que votre vie, ailleurs et longue et fortunée. Devant Troye en sa fleur doit être moissonnée.

Achille.

Ainsi, pour vous venger, tant de rois assemblés D'un opprobre éternel retourneront comblés : Et Paris, couronnant son insolente flamme, Retiendra sans péril la sœur de votre femme !

Agamemnon.

Hé quoi ! votre valeur, qui nous a devancés, N'a-t-elle pas pris soin de vous venger assez ? Les malheurs de Lesbos, par a'os mains ravagée, Epouvantent encor toute la mer Egée.

Troye en a vue la flamme, et jusque dans ses ports Les flots en ont poussé le débris et les morts. Que dis-je? les Troyens pleurent une autre Hélène, Que vous avez captive envoyée à Mycène ; Car, je n'en doute point, cette jeune beauté Garde en vain un secret que trahit sa fierté, Et son silence même, accusant sa noblesse, Nous dit qu'elle nous cache une illustre princesse.

Achille.

Non, non, tous ces détours sont trop ingénieux : Vous lisez de trop loin dans les secrets des dieux. Moi, je m'arrêterais à de vaines menaces ? Et je fuirais l'honneur qui m'attend sur vos traces? -^ '^'^ Les Parques à ma mère, il est vrai, l'ont prédit, <i"---'*^*^V Lorsqu'un époux mortel fut reçu dans son lit. Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire. Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire. Mais, puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau, Voudrais-je, de la terre inutile fardeau, Trop avare d'un sang reçu d'une déesse. Attendre chez mon père une obscure vieillesse, Et, toujours de la gloire évitant le sentier. Ne laisser aucun nom et mourir tout entier ?

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