‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 113 sur 305 · ACTE U, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE U, SCÈNE I

Doive être de leur joie un témoin si tranquille ?

Crois-tu que mes chagrins doivent s'évanouir

A l'aspect d'un bonheur dont je ne puis jouir ?

Je vois Iphigénie entre les bras d'un père,

Elle fait tout l'orgueil d'une superbe mère ;

Et moi, toujours en butte à de nouveaux dangers.

Remise dès l'enfance en des bras étrangers,

Je reçus et je vois le jour que je respire

Sans que mère ni père ait daigné me sourire.

J'ignore qui je suis ; et, pour comble d'horreur,

Un oracle effrayant m'attache à mon erreur.

Et, quand je veux chercher le sang qui m'a fait naître,

Me dit que sans périr je ne me puis connaître.

DORIS

Non, non, jusques au bout vous devez le chercher. Un oracle toujours se plaît à se cacher. Toujours avec un sens il en présente un autre : En perdant un faux nom vous reprendrez le vôtre. C'est là tout le danger que vous pouvez courir. Et c'est peut-être ainsi que vous devez périr. - Songez que votre nom fut changé dès l'enfance.

Ériphile.

Je n'ai de tout mon sort que cette connaissance ; Et ton père, du reste infortuné témoin. Ne me permit jamais de pénétrer plus loin. Hélas ! dans cette Troye où j'étais attendue, Ma gloire, disait-il, m'allait être rendue ; J'allais, en reprenant et mon nom et mon rang. Des plus grands rois en moi reconnaître le sang. Déjà je découvrais cette fameuse ville.

Le Ciel mène à Lesbos l'impitoyable Achille. Tout cède, tout ressent ses funestes efforts. Ton père, enseveli dans la foule des morts, Me laisse dans les fers à moi-même inconnue ; Et, de tant de grandeurs dont j'étais prévenue, Vile esclave des Grecs, je n'ai pu conserver Que la fierté d'un sang que je ne puis prouver.

DORIS

Ah I que perdant. Madame, un témoin si fidèle, La main qui vous l'ôta vous doit sembler cruelle l Mais Calchas est ici, Calchas si renommé,

154 IPIllGENIE

Qui des secrets des dieux fut toujours informé.

Le Ciel souvent lui parle. Instruit par un tel maître,

Il sait tout ce qui fut, et tout ce qui doit être.

Pourrait-il de vos jours ignorer les auteurs ?

Ce camp même est pour vous tout plein de protecteurs.

Bientôt Iphigénie, en épousant Achille,

Vous va sous son appui présenter un asile ;

Elle vous l'a promis et juré devant moi.

Ce gage est le premier qu'elle attend de sa foi.

Ériphile.

Que dirais-tu, Doris, si, passant tout le reste, Cet hymen de mes maux était le plus funeste ?

DORIS

Quoi 1 Madame !

Ériphile.

Tu vois avec étonnement Que ma douleur ne souffre aucun soulagement. Écoute, et tu te vas étonner que je vive. C'est peu d'être étrangère, inconnue et captive. Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens, Cet Achille, l'auteur de tes maux et des miens, Dont la sanglante main m'enleva prisonnière, Qui m'arracha d'un coup ma naissance et ton père, De qui jusques au nom tout doit m'être odieux, Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux.

DORIS

Ah ! que me dites-vous ?

Ériphile.

Je me flattais sans cesse Qu'un silence éternel cacherait ma faiblesse. Mais mon cœur trop pressé m'arrache ce discours, Et te parle une fois pour se taire toujours. Ne me demande point sur quel espoir fondée De ce fatal amour je me vis possédée.

Je n'en accuse point quelque feintes douleurs Dont je crus voir Achille honorer mes malheurs. Le Ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine A rassembler sur moi tous les traits de sa haine. Rappellerai-je encor le souvenir affreux Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux ? Dans les cruelles mains par qui je fus ravie

Je demeurai longtemps sans mmiérc ei, isans vie.

Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ;

Et, me voyant presser d'un bras ensanglanté,

Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage

Craignais de rencontrer l'effroyable visage.

J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur

Et toujours détournant ma vue avec horreur.

Je le vis. Son aspect n'avait rien de farouche.

Je sentis le reproche expirer dans ma bouche.

Je sentis contre moi mon cœur se déclarer ;

J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer.

Je me laissai conduire à cet aimable guide.

Je l'aimais à Lesbos, et je l'aime en Aulide.

Iphigénie en vain s'offre à me protéger.

Et me tend une main prompte à me soulager :

Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée !

Je n'accepte la main qu'elle m'a présentée

Que pour m'armer contre elle, et, sans me découvrir,

Traverser son bonheur, que je ne puis souffrir.

DORIS

Et que pourrait contre elle une impuissante haine? Ne valait-il pas mieux, renfermée à Mycène, Éviter les tourments que vous venez chercher. Et combattre des feux contraints de se cacher ?

Ériphile.

Je le voulais, Doris. Mais, quelque triste image Que sa gloire à mes yeux montrât sur ce rivage, Au sort qui me tramait il fallut consentir. Une secrète voix m'ordonna de partir, Me dit qu'offrant ici ma présence importune, Peut-être j'y pourrais porter mon infortune ; Que peut-être, approchant ces amants trop heureux, Quelqu'un de mes malheurs se répandrait sur eux. Voilà ce qui m'amène, et non l'impatience D'apprendre à qui je dois une triste naissance. Ou plutôt leur hymen me servira de loi. S'il s'achève, il suffît, tout est fini pour moi. Je périrai, Doris, et, par une mort prompte. Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte, Sans chercher des parents si longtemps ignorés, Et que ma folle amour a trop déshonorés.

156 IPHIGENIE

DORIS

Que je vous plains, Madame ! et que la tyrannie...

Ériphile.

Tu vois Ageunemnon avec Iphigénie.

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