‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 132 sur 305 · ACTE m, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE VI

C'est maintenant, Seigneur, qu'il faut me le prouver :

Car enfin ce cruel que vous allez braver,

Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire,

Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il est mon père.

Achille.

Lui, votre père? Après son horrible dessein, Je ne le connais plus que pour votre assassin.

Iphigénie.

C'est mon père, Seigneur, je vous le dis encore, Mais un père que j'aime, un père que j'adore. Qui me chérit lui-même, et dont, jusqu'à ce jour, Je n'ai jamais reçu que des marques d'amour. Mon cœur, dans ce respect élevé dès l'enfance, Ne peut que s'affliger de tout ce qui l'offense ; Et, loin d'oser ici, par un prompt changement, Approuver la fureur de votre emportement. Loin que par mes discours je l'attise moi-même, Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux. Et pourquoi voulez-vous, qu'inhumain et barbare, Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare ? Quel père de son sang se plaît à se priver ? Pourquoi me perdrait-il, s'il pouvait me sauver? J'ai vu, n'en doutez point, ses larmes se répandre. Faut-il le condamner avant que de l'entendre ? Hélas I de tant d'horreurs son cœur déjà troublé Doit-il de votre haine être encore accablé?

Achille.

Quoi, Madame I parmi tant de sujets de crainte, Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte 1 Un cruel (comment puis-je autrement l'appeler?) Par la main de Calchas s'en va vous immoler ; Et, lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse. Le soin de son repos est le seul qui vous presse ? On me ferme la bouche? on l'excuse ? on le plaint? C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on craint? Triste effet de mes soins ! Est-ce donc là. Madame, Tout le progrès qu'Achille avait fait dans votre àme ?

Iphigénie.

Ah, cruel I cet amour dont vous voulez douter,

Ai-je attendu si tard pour le faire éclater? Vous voyez de quel œil, et comme indifféreute, J'ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante. Je n'en ai point pâli. Que n'avez-vous pu voir A quel excès tantôt allait mon désespoir, Quand, presqu'en arrivant, un récit peu fidèle M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle 1 Qui sait même, qui sait si le Ciel, irrité, A pu souffrir l'excès de ma félicité ? Hélas ! il me semblait qu'une flamme si belle M'élevait au-dessus du sort d'une mortelle.

Achille.

Ah I si je vous suis cher, ma princesse, vivez I

Page 1