‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 150 sur 305 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

ACHILLE, IPHIGENIE.

Venez, Madame, suivez-moi.

Ne craignez ni les cris ni la foule impuissante D'un peuple qui se presse autour de cette tente. Paraissez. Et bientôt, sans attendre mes coups, Ces flots tumultueux s'ou\Tiront devant vous. Patrocle et quelques chefs qui marchent à ma suite De mes Thessaliens vous amènent l'élite. Tout le reste, assemblé près de mon étendard, Vous offre de ses rangs l'invincible rempart. A vos persécuteurs opposons cet asile ; Qu'ils viennent vous chercher sous les tentes d'Achille. Quoi ! Madame I est-ce ainsi que vous me secondez ? Ce n'est que par des pleurs que vous me répondez ! Vous fiez-vous encore à de si faibles armes ? Hâtons-nous. Votre père a déjà vu vos larmes.

Iphigénie.

Je le sais bien, Seigneur. Aussi tout mon espoir N'est plus qu'au coup mortel que je vais recevoir.

Achille.

Vous, mourir? Ah ! cessez de tenir ce langage. Songez-vous quel serment vous et moi nous engage ? Songez-vous (pour trancher d'inutiles discours) Que le bonheur d'Achille est fondé sur vos jours î

Iphigénie.

Le Ciel n'a point aux jours de cette infortunée Attaché le bonheur de votre destinée.

Notre amour nous trompait ; et les arrêts du Sort Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma mort. Songez, Seigneur, songez à ces moissons de gloire Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire. Ce champ si glorieux où vous aspirez tous,

192 IPHIGENIE

Si mon sang ne l'arrose, est stérile pour vous. Telle est la loi des dieux à mon père dictée. En vain, sourd à Calchas, il l'avait rejetée ; Par la bouche des Grecs, contre moi conjurés, Leurs ordres éternels se sont trop déclarés. Partez. A vos honneurs j'apporte trop d'obstacles : Vous-même dégagez la foi de vos oracles ; Signalez ce héros à la Grèce promis ; Tournez votre douleur contre ses ennemis. Déjà Priam pâlit ; déjà Troye en alarmes Redoute mon bûcher et frémit de vos larmes. Allez, et, dans ses murs vides de citoyens, Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. Je meurs dans cet espoir satisfaite et tranquille. Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, J'espère que du moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir, Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire, Ouvrira le récit d'une si belle histoire. Adieu, Prince; vivez, digne race des dieux.

Achille.

Non, je ne reçois point vos funestes adieux. En vain, par ce discours, votre cruelle adresse Veut servir votre père et tromper ma tendresse ; En vain vous prétendez, obstinée à mourir, Intéresser ma gloire à vous laisser périr. Ces moissons de lauriers, ces honneurs, ces conquêtes. Ma main, en vous servant, les trouve toutes prêtes. Et qui de ma faveur se voudrait honorer Si mon hymen prochain ne peut vous assurer? Ma gloire, mon amour, vous ordonnent de vivre : Venez, Madame, il faut les en croire, et me suivre.

Iphigénie.

Qui? moi? Que, contre un père osant me révolter, Je mérite la mort que j'irais éviter?

Oîi serait le respect? Et ce devoir suprême

Achille.

Vous suivrez un époux avoué par lui-même. C'est un titre qu'en vain il prétend me voler; Ne fait-il des serments que pour les violer? Vous-même, que retient un devoir si sévère,

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