‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 164 sur 305 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Œnope.

Quoi I Madame I

Phèdre.

Insensée, où suis-je? et qu'ai-je dit?

Où laissai-je^ égarer mes vœux et mon esprit? Je l'ai perdu : les dieux m'en ont ravi l'usage. QEnone, la rougeur me couvre le visage ; Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs, Et mes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs.

Œnone.

Ah ! s'il vous faut rougir, rougissez d'un silence Qui de vos maux encore aigrit la violence. Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours, Voulez-vous sans pitié, laisser finir vos jours ? Quelle fureur les borne au milieu de leur course ? Quel charme ou quel poison en a tari la source ? Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux, Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure Depuis que votre corps languit sans nourriture. A quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ? De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ? Vous offensez les dieux auteurs de votre vie ; Vous trahissez l'époux à qui la foi vous lie ; Vous trahissez enfin vos enfants malheureux, Que vous précipitez sous un joug rigoureux. Songez qu'un même jour leur ravira leur mère. Et rendra l'espérance ?i fils de l'étrangère, A ce fier ennemi de vous, de votre sang, Ce fils qu'une Amazone a porté dans son flanc, Cet Hippolyte...

Phèdre.

Ah I dieux !

Œnone.

Ce reproche vous touche ?

Phèdre.

Malheureuse, quel nom est sorti de ta bouche ?

Œnone.

Eh bien, votre colère éclate avec raison,

1. Laissai-je, pour laissé-je, est une manière fautive d'écrire très usitée au xvii» siècle.

J'aime à vous voir frémir à ce funeste nom. Vivez donc. Que l'amour, le devoir, vous excite. Vivez, ne souffrez pas que le fils d'une Scythe, Accablant vos enfants d'un empire odieux, Gommeinde au plus beau sang de la Grèce et des dieux. Mais ne différez point, chaque moment vous tue. Réparez promptement votre force abattue, Tandis que de vos jours, prêts à se consumer, Le flambeau dure encore et peut se rallumer.

Phèdre.

J'en ai trop prolongé la coupable durée.

ŒInone.

Quoi ! de quelques remords étes-vous déchirée ? Quel crime a pu produire un trouble si pressant? Vos mains n'ont point trempé dans le sang innocent.

Phèdre, Grâces au Ciel, mes mains ne sont point criminelles. Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles l

QEnone.

Et quels affreux projets avez-vous enfanté, Dont votre cœur encore doive être épouvanté ?

Phèdre.

Je t'en ai dit assez. Epargne-moi le reste. Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.

Œnone.

IJourez donc, et gardez un silence inhumain ; Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main. Quoiqu'il vous reste à peine une faible lumière. Mon âme chez les morts descendra la première ; Mille chemins ouverts y conduisent toujours, Et ma juste douleur choisira les plus courts. Cruelle ! quand ma foi vous a-t-elle déçue ? Songez-vous qu'en naissant mes bras vous ont reçue ? Mon pays, mes enfants, pour vous j'ai tout quitté. Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?

Phèdre.

Quel fruit espères-tu de tant de violence ? Tu frémiras d'horreur si je romps le silence.

QEnone.

Et que me direz-vous qui ne cède, grands dieux ! A l'horreur de vous voir expirer à mes yeux ?

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