‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 165 sur 305 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Phèdre.

Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m'accable, Je n'en mourrai pas moins, j'en mourrai plus coupable.

CEnonb.

Madame, au nom des pleurs que pour vous j'ai versés, Par vos faibles genoui, que je tiens embrassés, Délivrez mon esprit de ce funeste doute.

Phèdre.

Tu le veux : lève-toi.

CEnone.

Parlez : je vous écoute.

Phèdre.

Ciel ! que lui vais-je dire ? et pau" où commencer ?

QEnone.

Par de vaines frayeurs cessez de m'offenser.

Phèdre.

0 haine de Vénus I ô fatale colère !

Dans quels égarements l'amour jeta ma mère !

Œnone.

Oublions-les, Madame ; et qu'à tout l'avenir Un silence éternel cache ce souvenir.

Phèdre.

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !

CEnone.

Que faites-vous, Madame I et quel mortel ennui Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui ?

Phèdre.

Puisque Vénus le veut, de ce sang déploréd)le Je péris la dernière et la plus miséraJble.

Œnone.

Aimez-vous ?

Phèdre.

De l'amour j'ai toutes les fureurs.

Œnone.

Pour qui ?

Tu vas ouïr le comble des horreurs. J'aime... A ce nom fatal, je tremble, je frissonne. J'aime...

Œnone.

Qui?

Phèdre.

Tu connais ce fils de l'Amazone, Ce prince si longtemps par moi-même opprimé.

Œnone.

Hippolyte ! Grands dieux I

Phèdre.

C'est toi qui l'as nommé.

Œnone.

Juste Ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace 0 désespoir ! ô crime ! ô déplorable race ! Voyage infortuné ! Rivage malheureux, Fallait-il approcher de tes bords dangereux !

Phèdre.

Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée. Mon repos, mon bonheur, semblait être affermi. Athènes me montra mon superbe ennemi.

Je le vis : je rougis, je pâlis, à sa vue ; Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; Je sentis tout mon corps et transir et brûler. Je reconnus Vénus et, ses feux redoutables, D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables. Par des vœux assidus je crus les détourner : Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner ; De victimes moi-même à toute heure entourée, Je cherchais dans leur flanc ma raison égarée : D'un incurable amour remèdes impuissants ! En vain sur les autels ma main brûlait l'encens ; Quand ma bouche implorait le nom de la déesse, J'adorais Hippolyte ; et, le voyant sans cesse. Même au pied des autels que je faisais fumer, J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer. Je l'évitais partout : ô comble de misère I Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père. Contre moi-même enfin j'osai me révolter : J'excitai mon courage à le persécuter.

Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre, J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre ; Je pressai son exil, et mes cris éternels L'arrachèrent du sein et des bras paternels.

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