‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 179 sur 305 · ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I

Quand sous un joug honteux à peine je respire, Quand je meurs I

CEnone.

Fuyez.

Phèdre.

Je ne le puis quitter.

Œnone.

Vous l'osâtes bannir, vous n'osez l'éviter !

Phèdre.

II n'est plus temps : il sait mes ardeurs insensées. De l'austère pudeur les bornes sont passées : J'ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur. Et l'espoir malgré moî s'est glissé dans mon cœur. Toi-même, rappelant ma force défaillante Et mon âme déjà sur mes lèvres errante. Par tes conseils flatteurs tu m'as su ranimer ; Tu m'as fait entrevoir que je pouvais l'aimer.

Œnone.

Hélas ! de vos maJheurs innocente ou coupable. De quoi, pour vous sauver, n'étais-je point capable? Mais, si jamais l'offense irrita vos esprits, Pouvez-vous d'un superbe oublier les mépris ? Avec quels yeux cruels sa rigueur obstinée Vous laissait à ses pieds peu s'en faut prosternée I Que son farouche orgueil le rendait odieux ! Que Phèdre en ce moment n'avait-elle mes yeux I

Phèdre.

Œnone, il peut quitter cet orgueil qui te blesse. Nourri dans les forêts, il en a la rudesse. Hippolyte, endurci par de sauvages lois. Entend parler d'amour pour la première fois. Peut-être sa surprise a causé son silence. Et nos plaintes peut-être ont trop de violence.

Œnone.

Songez qu'une Barbare en son sein l'a formé.

Phèdre.

Quoique Scythe et Barbare, elle a pourtant aimé.

Œnone.

Il a pour tout le sexe une haine fatale.

Phèdre.

Je ne me verrai point préférer de rivale.

Enfin, tous tes conseils ne sont plus de saison;

Sers ma fureur, CEnonc, et non point ma raison.

11 oppose à l'amour un cœur inaccessible :

Cherchons, pour l'attaquer, quelque endroit plus sensible-

Les charmes d'un empire ont pani le toucher.

Athènes l'attirait, il n'a pu s'en cacher :

Déjà de ses vaisseaux la pointe était tournée,

Et la voile flottait aux vents abandonnée.

Va trouver de ma part ce jeune ambitieux,

Œnone ; fais briller la couronne à ses yeux.

Qu'il mette sur son front le sacré diadème :

Je ne veux que l'honneur de l'attacher moi-même.

Cédons-lui ce pouvoir que je ne puis garder.

Il instruira mon fils dans l'art de commander ;

Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père :

Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.

Pour le fléchir enfin tente tous les moyens :

Tes discours trouveront plus d'accès que les miens.

Presse, pleure, gémi, plains-lui ^ Phèdre mourante;

Ne rougis point de prendre une voix suppliante :

Je t'avouerai de tout ; je n'espère qu'en toi.

Va : j'attends ton retour pour disposer de moi.

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