‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 181 sur 305 · PHÈDRE, ŒNONE · texte numérisé non relu

PHÈDRE, ŒNONE

CEnone.

Il faut d'un vain amour étouffer la pensée, Madame. Rappelez votre vertu passée :

Le roi, qu'on a cru mort, va paraître à vos yeux ; Thésée est arrivé, Thésée est dans ces lieux. Le peuple, pour le voir, court et se précipite. Je sortais par votre ordre et cherchais Hippolyte, Lorsque jusques aux cieux mille cris élancés...

Phèdre.

Mon époux est vivant, Œnone, c'est assez. J'ai fait l'indigne aveu d'un amour qui l'outrage ; Il vit : je ne veux pas en savoir davantage.

CEnone.

Quoi?

Phèdre.

Je te l'ai prédit, mais tu n'a pas voulu : Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu. Je mourais ce matin digne d'être pleurée ; J'ai suivi tes conseils : je meurs déshonorée.

Œnone.

Vous mourez ?

Juste Ciel I qu'ai-je fait aujourd'hui!

Mon époux va paraître, et son fils avec lui. Je verrai le témoin de ma flamme adultère Observer de quel front j'ose aborder son père, Le cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés. L'œil humide de pleurs par l'ingrat rebutés. Penses-tu que, sensible à l'honneur de Thésée, Il lui cache l'ardeur dont je suis embrasée? Laissera-t-il trahir et son père et son roi ? Pourra-t-il contenir l'horreur qu'il a pour moi ? Il se tairait en vain : je sais mes perfidies,

CEnone, et ne suis point de ces femmes hardies

Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix,

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes.

Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes,

Vont prendre la parole, et, prêts à ra'accuser,

Attendent mon époux pour le désabuser.

Mourons. De tant d'horreurs qu'un trépas me délivre.

Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?

La mort aux malheureux ne cause point d'effroi.

Je ne crains que le nom que je laisse après moi.

Pour mes tristes enfants quel affreux héritage I

Le sang de Jupiter doit enfler leur courage ;

Mais, quelque juste orgueil qu'inspire un sang si beau,

Le crime d'une mère est un pesant fardeau.

Je tremble qu'un discours, hélas ! trop véritable,

Un jour ne leur reproche une mère coupable.

Je tremble qu'opprimés de ce poids odieux.

L'un ni l'autre jamais n'ose lever les yeux.

Œnone.

Il n'en faut point douter, je les plains l'un et l'autre ; Jamais crainte ne fût plus juste que la vôtre. Mais à de tels affronts pourquoi les exposer? Pourquoi contre vous-même allez-vous déposer? C'en est fait : on dira que Phèdre, trop coupable, De son époux trahi fuit l'aspect redoutable. Hippolyte est heureux qu'aux dépens de vos jours Vous-même en expirant appuyez * ses discours. A votre accusateur que pourrai-je répondre ? Je serai devant lui trop facile à confondre. De son triomphe affreux je le verrai jouir, Et conter votre honte à qui voudra l'ouïr. Ah I que plutôt du ciel la flamme me dévore ! Mais, ne me trompez point, vous est-il cher encore ? De quel œil voyez-vous ce prince audacieux ?

Phèdre.

Je le vois comme un monstre effroyable à mes yeux.

1. Toutes les éditions anciennes donnent appuyez, dM lieu ài'atppuyiez, qu'il faudrait ici. On remarquera, d'ailleurs, qu'au xvn* siècle, cet i du subjonctif se supprimait assez fréquemment.

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