SCENE VI
THÉSÉE, THÉRAMÉNE.
Thésée.
Théramène, est-ce toi ? Qu'as-tu fait de mon fils ? Je te l'ai confié dès l'âge le plus tendre. Mais d'où naissent les pleurs que je te vois répandre Que fait mon fils ?
Théramène.
0 soins tardifs et superflus !
Inutile tendresse ! Hippolyte n'est plus.
Thésée.
Dieux !
Théramène.
J'ai vu des mortels périr le plus aimable, Et j'ose dire encor. Seigneur, le moins coupable.
Thésée.
Mon fils n'est plus ? Hé quoi 1 quand je lui tends les bras, Les dieux impatients ont hâté son trépas ? Quel coup me l'a ravi ? quelle foudre soudaine ?
Thér-vmène.
A peine nous sortions des portes de Trézène. 11 était sur son char ; ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui rangés.
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;
Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes.
Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois
Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,
L'œil morne maintenant et la tête baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée.
Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
Des airs en ce moment a troublé le repos ;
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé;
Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.
Cependant, sur le dos de la plaine liquide,
S'élève à gros bouillons une montagne humide;
L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes ;
Indomptable taureau, dragon impétueux.
Sa croupe se recourbe en replis tortueux ;
Ses long mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage,
La terre s'en émeut, l'air en est infecté ;
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
Tout fuit, et, sans s'armer d'un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots.
Pousse au monstre, et, d'un dard lancé d'une main sûre,
11 lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
La frayeur les emporte, et, sourds à cette fois.
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
En efforts impuissants leur maître se consume.
Us rougissent le mords d'une sanglante écume.
On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux,
Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux.