‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 205 sur 305 · ACTE V, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE VI

A travers les rochers la peur les précipite ;

L'essieu crie et se rompt; l'intrépide Hippolyte

Voit voler en éclats tout son cheu- fracassé ;

Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Excusez ma douleur : cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source éternelle.

J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils

Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;

Ils courent. Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.

De nos cris douloureux la plaine retentit.

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :

Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques

Où des rois ses aïeux sont les froides rehques.

J'y cours en soupirant, et sa garde me suit :

De son généreux sang la trace nous conduit ;

Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes

Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

J'arrive, je l'appelle; et, me tendant la main,

11 ouvre un œil mourant, qu'il referme soudain.

c Le Ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie.

Prends soin après ma mort de la triste Aricie.

Cher ami, si mon père, un jour désabusé.

Plaint le malheur d'un fils faussement accusé,

Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive.

Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive ;

Qu'il lui rende... > A ce mot, ce héros expiré

N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré,

Triste objet où des dieux triomphe la colère,

fit que méconnaîtrait l'œil même de son père.

Thésée.

0 mon fils! cher espoir que je me suis ravi! Inexorables dieux qui m'avez trop servi I A quels mortels regrets ma vie est réservée!

Théramène.

La timide Aricie est alors arrivée :

Elle venait. Seigneur, fuyant votre courroux, A la face des dieux l'accepter pour époux. Elle approche. Elle voit l'herbe rouge et fumante; Elle voit (quel objet pour les yeux d'une amante!) Hippolyte étendu, sans forme et sans couleur.

Elle veut quelque temps douter de son malheur, Et, ne connaissant plus ce héros qu'elle adore, Elle voit Hippolyte, et le demande encore. Mais, trop sûre à la fin qu'il est devant ses yeux. Par un triste regard elle accuse les dieux. Et, froide, gémissante, et presque inanimée, Aux pieds de son amant elle tombe pâmée. Ismène est auprès d'elle; Ismène toute en pleurs La rappelle à la vie, ou plutôt aux douleurs. Et moi, je suis venu, détestant la lumière, Vous dire d'un héros la volonté dernière. Et m'acquitter, Seigneur, du malheureux emploi Dont son cœur expirant s'est reposé sur moi. Mais j'aperçois venir sa mortelle ennemie.

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