‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 231 sur 305 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

AMAN, ZARÉS.

Zarès.

C'est donc ici d'Esther le superbe jardin, Et ce salon pompeux est le lieu du festin. Mais, tandis que la porte en est encor fermée, Écoutez les conseils d'une épouse alarmée. Au nom du sacré nœud qui me lie avec vous, Dissimulez, Seigneur, cet aveugle courroux ; Éclaircissez ce front où la tristesse est peinte. Les rois craignent surtout le reproche et la plainte. Seul entre tous les grands par la reine invité, Ressentez donc aussi cette félicité.

Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche. Je l'ai cent fois appris de votre propre bouche : Quiconque ne sait pas dévorer un affront. Ni de fausses couleurs se déguiser le front, Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie. Il est des contretemps qu'il faut qu'un sage essuie. Souvent avec prudence un outrage enduré Aux honneurs les plus hauts a servi de degré

Aman.

0 douleur ! ô supplice affreux à la pensée I 0 honte qui jamads ne peut être effacée ! Un exécrable Juif, l'opprobre des humains. S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains. C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire : Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire. Le traître I il insultait à ma confusion.

Et tout le peuple même, avec dérision, Observant la rougeur qui couvrait mon visage, De ma chute certaine en tirait le présage. Roi cruel ! ce sont là les jeux où tu te plais. Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits Que pour me faure mieux sentir ta tyrannie^ Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.

Zarès.

Pourquoi juger si mal de son intention ? Il croit récompenser une bonne action.

Ne faut-il pas, Seigneur, s'étonner au contraire Qu'il en ait si longtemps différé le salaire ? Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil. Vous-même avez dicté tout ce triste ap^ reil. Vous êtes après lui le premier de l'Empire Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire ?

Aman.

Il sait qu'il me doit tout, et que pour sa grandeur J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur ; Qu'avec un cœur d'airain exerçant sa puissance. J'ai fait taire les lois, et gémir l'innocence ; Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction. Et pour prix de ma vie à leur haine exposée, Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée !

Zarès.

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter ? Ce zèle que pour lui vous fîtes éclater. Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême, Entre nous, avaient-ils d'autre objet que vous-même ? Et, sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés, N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez ? Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste... Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste. Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi. Ce Juif comblé d'honneurs me cause quelque effroi. Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre ; Et sa race toujours fut fatale à la vôtre. De ce léger affront songez à profiter.

Peut-être la fortune est prête à vous quitter : Aux plus affreux excès son inconstance passe.

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