‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 237 sur 305 · ASSUÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE, LE CHOEUR · texte numérisé non relu

ASSUÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE, LE CHOEUR

AssuÉRUs, à Esther. Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes: Une noble pudeur à tout ce que vous faites Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or. Quel climat renfermait un si rare trésor ? Dans quel sein vertueux avez-vous pris naissance ? Et quelle main si sage éleva votre enfance ?

Mais dites promptement ce que vous demandez. Tous vos désirs, Esther, vous seront accordés, Dussiez-vous, je l'ai dit, et veux bien le redire, Demander la moitié de ce puissant empire.

Esther.

Je ne m'égare point dans ces vastes désirs. Mais, puisqu'il faut enfin expliquer mes soupirs, Puisque mon roi lui-même à parler me convie,

(Elle se jette aux pieds du roi).

J'ose vous implorer, et pour ma propre vie, Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné Qu'à périr avec moi vous avez condamné.

AssuÉRUs, la relevant.

A périr ! Vous ! quel peuple ! Quel est ce mystère.

Aman, tout bas.

Je tremble.

Esther, Seigneur, eut un Juif pour son père. De vos ordres sanglants vous savez la rigueur.

Aman.

Ah t Dieux I

AsSUÉRUS. .

Ah I de quel coup me percez-vous le cœur ! Vous la fille d'un Juif? Hé quoi ! tout ce que j'aime, Cette Esther, l'innocence et la sagesse même, Que je croyais du Ciel les plus chères amours, Dans cette source impure aurait puisé ses jours? Malheureux I

Esther.

Vous pourrez rejeter ma prière ; Mais je demande au moins que, pour grâce dernière. Jusqu'à la fin, Seigneur, vous m'entendiez parler. Et que surtout Aman n'ose point me troubler.

ASSUÉROS.

Parlez.

Esther.

0 Dieu ! confonds l'audace et l'imposture. Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature. Que vous croyez. Seigneur, le rebut des humains. D'une riche contrée autrefois souverains. Pendant qu'ils n'adoraient que le Dieu de leurs pères, Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères. Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Eternel est son nom, le monde est son ouvrage ; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois. Et du haut de son trône interroge les rois. Des plus fermes États la chute épouvantable, Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser : Roi, peuple, en un jour tout se vit disperser. Sous les Assyriens leur triste servitude

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