‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 238 sur 305 · ACTE m, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE IV

Devint le juste prix de leur ingratitude.

Mais, pour punir enûn nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre, Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre. Brisa les fiers remparts et les portes d'airain. Mit des superbes rois la dépouille en sa main. De son temple détruit vengea sur eux l'injure. Babylone paya nos pleurs avec usure.

Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, Regarda notre peuple avec des yeux de paix, Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines ; Et le temple déjà sortait de ses ruines. Mais, de ce roi si sage, héritier insensé. Son fils interrompit l'ouvrage commencé, Fut sourd à nos douleurs. Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place.

Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux ! t Dieu regarde en pitié son peuple malheureux. Disions-nous ; un roi règne, ami de l'innocence. » Partout du nouveau prince on vantait la clémence. Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris. Ciel ! verra-t-on toujours par de cruels esprits Des princes les plus doux l'oreille environnée. Et du bonheur public la source empoisonnée ? Dans le fond de la Thrace un Barbare enfanté Est venu dans ces lieux souffler la cruauté. Un ministre ennemi de votre propre gloire...

Aman.

De votre gloire ? Moi ? Ciel ! le pourriez-vous croire ? Moi, qui n'ai d'autre objet ni d'autre Dieu...

ASSDÉRCS,

Tais-toi.

Oses-tu donc parler sans l'ordre de ton roi ?

Notre ennemi cruel devant vous se déclare.

C'est lui. C'est ce ministre infidèle et barbare,

Qui, d'un zèle trompeur à vos yeux revêtu.

Contre notre innocence arma votre vertu.

Et quel autre, grand Dieu I qu'un Scythe impitoyable

Aurait de tant d'horreurs dicté l'ordre effroyable ?

Partout l'affreuî signal en même temps donné

De meurtres remplira l'univers étonné.

On verra, sous le nom du plus juste des princes,

Un perfide étranger désoler vos provinces,

Et, dans ce palais même en proie à son courroux,

Le sang de vos sujets regorger jusqu'à vous.

Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée ? Quelle guerre intestine avons-nous allumée ? Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis ? Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis ? Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie, Pendant que votre main, sur eux appesantie, A leurs persécuteurs les livrait sans secours. Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours, De rompre des méchants les trames criminelles, De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes. N'en doutez point, Seigneur, il fut votre soutien. Lui seul mit à vos pieds le Parthe et l'Indien, Dissipa devant vous les innombrables Scythes, Et renferma les mers dans vos vastes limites. Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein De deux traîtres tout prêts à vous percer le sein. Hélas ! ce Juif jadis m'adopta pour sa fille.

ASSUÉRUS

Mardochée?

Il restait seul de notre famille.

Mon père était son frère. Il descend, comme moi, Du sang infortuné de notre premier roi. Plein d'une juste horreur pour un Amalécite, Race que notre Dieu de sa bouche a maudite, Il n'a devant Aman pu fléchir les genoux. Ni lui rendre un honneur qu'il ne croit dû qu'à vous De là contre les Juifs et contre Mardochée Cette haine, Seigneur, sous d'autres noms cachée. En vain de vos bienfaits Mardochée est paré. A la porte d'Aman est déjà préparé D'un infâme trépas l'instrument exécrable. Dans une heure au plus tard ce vieillard vénérable, Des portes du palais par son ordre arraché, Couvert de votre pourpre, y doit être attaché.

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