‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 3 sur 305 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Crois-tu qu'ils me suivraient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur vizir ?

OSMIN

- Le succès du combat réglera leur conduite.

- Il faut voir du sultan la victoire ou la fuite.

- Quoiqu'à regret, Seigneur, ils marchent sous ses lois, Ils ont à soutenir le bruit de leurs exploits.

Ils ne trahiront point l'honneur de tant d'années. Mais enfin le succès dépend des destinées.

" Si l'heureux Amurat, secondant leur grand cœur, Aux champs de Babylone est déclaré vainqueur,

• Vous les verrez, soumis, rapporter dans Byzance L'exemple d'une aveugle et basse obéissance. Mais, si dîuis le combat le destin plus puissant Marque de quelque affront son empire naissant. S'il fuit, ne doutez point que, fiers* de sa disgrâce, A la haine bientôt ils ne joignent l'audace, Et n'expliquent. Seigneur, la perte du combat Comme un arrêt du Ciel qui réprouve Amurat. Cependant, s'il en faut croire la renommée, Il a depuis trois mois fait partir de l'armée Un esclave chsu'gé de quelque ordre secret. Tout le camp interdit tremblait pour Bajazet : On craignait qu'Amurat, par un ordre sévère, N'envoyât demander la tète de son frère.

ACOMAT

Tel était son dessein. Cet esclave est venu, Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.

OsMIN.

Quoi, Seigneur I le sultan reverra son visage Sans que de vos respects il lui porte ce gaige ?

AcOMAT.

Cet esclave n'est plus : un ordre, cher Osmin, L'a fait précipiter dans le fond de l'Euxin.

Osmin.

Mais le sultan, surpris d'une trop longue absence.

1. Fiers de sa diSÉ/rôce, c'est-à-dire enhardis par sa disgrâce. C'est nn des sens du latin ferox.

En cherchera bientôt la cause et la vengeance. Que lui répondrez-vous ?

ACOMAT

Peut-être avant ce temps Je saurai l'occuper de soins plus importants. Je sais bien qu'Amurat a juré ma ruine, Je sais à son retour l'accueil qu'il me destine. Tu vois, pour m'arracher du cœur de ses soldats, Qu'il va chercher sans moi les sièges, les ^combats.

11 commande l'armée ; et moi, dans une ville. Il me laisse exercer un pouvoir inutile.

Quel emploi, quel séjour, Osmin, pour un vizir I Mais j'ai plus dignement employé ce loisir ; J'ai su lui préparer des craintes et des veilles, Et le bruit en ira bientôt à ses oreilles.

OsMIN.

Quoi donc? Qu'avez-vous fait ?

AcOMAT.

J'espère qu'aujourd'hui Bajazet se déclare, et Roxane avec lui.

QSMIN.

Quoi ! Roxane, Seigneur, qu'Amurat a choisie Entre tant de beautés dont l'Europe et l'Asie Dépeuplent leurs États et remplissent sa cour? Car on dit qu'elle seule a fixé son amour ; Et même il a voulu que l'heureuse Roxane, Avant qu'elle eût un fils, prit le nom de sultane.

AcOMAT.

Il a fait plus pour elle, Osmin : il a voulu Qu'elle eût dans son absence un pouvoir absolu. Tu sais de nos sultans les rigueurs ordinaires : Le frère rarement laisse jouir ses frères De l'honneur dangereux d'être sortis d'un sang Qui les a de trop près approchés de son rang. L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance. Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance. Indigne également de vivre et de mourir, On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir. L'autre, trop redoutable et trop digne d'envie. Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie : Car enfin Bajazet dédaigna de tout temps

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