‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 4 sur 305 · ACTE I, SCÈNE I H · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I H

La molle oisiveté des enfants des sultans.

Il vint chercher la guerre au sortir de l'enfance,

Et même en fit sous moi la noble expérience.

Toi-même tu l'as vu courir dans les combats

Emportant après lui tous les cœurs des soldats,

Et goûter, tout sanglant, le plaisir et la gloire

Que donne aux jeunes cœurs la première victoire.

Mais, malgré ses soupçons, le cruel Amurat,

Avant qu'un fils naissant eût rassuré l'État,

N'osait sacrifier ce frère à sa vengeance,

Ni du sang ottoman proscrire l'espérance.

Ainsi donc pour un temps Amurat désarmé

Laissa dans le sérail Bajazet enfermé.

Il partit, et voulut que fidèle à sa haine.

Et des jours de son frère arbitre souveraine,

Roxane, au moindre bruit, et sans autres raisons,

Le fit sacrifier à ses moindres soupçons.

Pour moi, demeuré seul, une juste colère

Tourna bientôt mes vœux du côté de son frère.

J'entretins la sultane, et, cachant mon dessein, '

Lui montrai d'Amurat le retour incertain,

Les murmures du camp, la fortune des armes.

Je plaignis Bajazet. Je lui vantai ses charmes,

Qui, par un soin jaloux dans l'ombre retenus,

Si voisins de ses yeux, leur étaient inconnus.

Que te dirai-je enfin ? La sultane éperdue

N'eut plus d'autre désir que celui de sa vue.

OSMIN

Mais pouvaient-ils tromper tant de jaloux regards Qui semblent mettre entre eux d'invincibles remparts ?

ACOMAT

Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle De la mort d'Amurat fit courir la nouvelle. La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer, Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent, De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent, Et, les dons achevant d'ébranler leur devoir, Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir. Roxane vit le prince, elle ne put lui taire L'ordre dont elle seule était dépositaire.

Bajazet est aimable. Il vit que son salut Dépendait de lui plaire, et bientôt il lui plut. Tout conspirait pour lui. Ses soins, sa complaisance, Ce secret découvert, et cette intelligence. Soupirs d'autant plus doux qu'il les fallait celer. L'embarras irritant de ne s'oser parler, Même témérité, périls, craintes communes. Lièrent pour jamais leurs cœurs et leurs fortunes. Ceux mêmes dont les yeux les devaient éclairer ', Sortis de leur devoir, n'osèrent y rentrer.

OSMIN

Quoi 1 Roxane, d'abord leur découvrant son âme, Osa-t-elle à leurs yeux faire éclater sa flamme ?

ACOMAT

Ils l'ignorent encore, et jusques à ce jour

Atalide a prêté son nom à cet amour.

Du père d'Amurat Atalide est la nièce,

Et même, avec ses fils partageant la tendresse,

Elle a ^'u son enfance élevée avec eux.

Du prince en apparence elle reçoit les vœux ;

Mais elle les reçoit pour les rendre à Roxane,

Et veut bien sous son nom qu'il aime la sultane.

Cependant, cher Osmin, pour s'appuyer de moi,

L'un et l'autre ont promis Atalide à ma foi.

OSMIK,

Quoi 1 vous l'aimez, Seigneur ?

ACOMÀT.

Voudrais-tu qu'à mon âge Je fisse de l'amour le vil apprentissage ? Qu'un cœur qu'ont endurci la fatigue et les ans Suivît d'un vain plaisir les conseils imprudents ? C'est par d'autres attraits qu'elle plaît à ma vue. J'aime en elle le sang dont elle est descendue. Par elle Bajazet, en m'approchant de lui, Me va contre lui-même assurer un appui. Un vizir aux sultans fait toujours quelque ombrage : A peine ils l'ont choisi qu'ils craignent leur ouvrage ;

1. Eclairer est employé ici dans le sens de surveiller, qu'il avait souvent au XYIl* siècle.

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