‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 77 sur 305 · ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I

Ici tout vous retient ; et moi tout m'en écarte. Et, si ce grand dessein surpasse ma valeur, Du moins ce désespoir convient à mon malheur. Trop heureux d'avancer la fin de ma misère. J'irai... j'effacerai le crime de ma mère, Seigneur. Vous m'en voyez rougir à vos genoux. J'ai honte de me voir si peu digne de vous. Tout mon sang doit laver une tache si noire. Mais je cherche un trépas utile à votre gloire, Et Rome, unique objet d'un désespoir si beau, Du fils de Mithridate est le digne tombeau.

MiTHRiDATE, se levant.

Mon fils, ne parlons plus d'une mère infidèle. Votre père est content, il connaît votre zèle. Et ne vous verra point affronter de danger Qu'avec vous son amour ne veuille partager. Vous me suivrez, je veux que rien ne nous sépare. Et vous, à m'obéir, Prince, qu'on se prépare. Les vaisseaux sont tout prêts. J'ai moi-même ordonné La suite et l'appareil qui vous est destiné. Arbate, à cet hymen chargé de vous conduire, De votre obéissance aura soin de m'instruire. Allez ; et, soutenant l'honneur de vos aïeux, Dans cet embrassement recevez mes adieux.

Pharnage.

Seigneur...

Mithridate.

Ma volonté. Prince, vous doit suffire.

Obéissez. C'est trop vous le faire redire.

Pharnage.

Seigneur, si pour vous plaire il ne faut que périr, Plus ardent qu'aucun autre on m'y verra courir. Combattant à vos yeux permettez que je meure.

Mithridate.

Je vous ai commandé de partir tout à l'heure. Mais après ce moment... Prince, vous m'entendez, Et vous êtes perdu si vous me répondez.

Pharnage. Dussiez-vous présenter mille morts à ma vue, Je ne saurais chercher une fille inconnue. Ma vie est en vos mains.

5IlTHRIDATE.

Ah ! c'est où je t'attends.

Tu ne saurais partir, perfide, et je t'entends. Je sais pourquoi tu fuis l'hymen où je t'envoie. Il te fâche en ces lieux d'abandonner ta proie. Monime te retient. Ton amour criminel Prétendait l'arracher à l'hymen paternel. Ni l'ardeur dont tu sais que je l'ai recherchée, Ni déjà sur son front ma couronne attachée. Ni cet asile même où je la fais garder, Ni mon juste courroux, n'ont pu t'intimider. Traître, pour les Romains tes lâches complaisances N'étaient pas à mes yeux d'assez noires offenses. Il te manquait encor ces perfides amours, Pour être le supplice et l'horreur de mes jours. Loin de t'en repentir, je vois sur ton visage Que ta confusion ne part que de ta rage. Il te tôo-de déjà qu'échappé de mes mains. Tu ne coures me perdre et me vendre aux Romains. Mais avant que partir je me ferai justice. Je te l'ai dit.

SCExNE IL

MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÉS, Gardes.

MiTHRIDATE.

Holà I gardes. Qu'on le saisisse.

Oui, lui-même, Pharnace. Allez, et de ce pas Qu'enfermé dans la tour on ne le quitte pas.

Phar.nace.

Eh bien ! sans me parer d'une innocence Vciine, Il est vrai, mon amour mérite votre haine. J'aime. L'on vous a fait un fidèle récit. Mais Xipharès, Seigneur, ne vous a pas tout dit. C'est le moindre secret qu'il pouvait vous apprendre. Et ce fils si fidèle a dû vous faire entendre Que, des mêmes ardeurs dès longtemps enflammé, II aime aussi la reine, et même en est aimé.

Page 1