‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 131 sur 192 · IRENE, LA GOUVERNANTE · texte numérisé non relu

IRENE, LA GOUVERNANTE

C ONSOLONS-NOUS , ma bonne : il faut avec adrefe Corriger, fi l’on peut, la fortune traîtrefe. Vous favez du baron le bizarre deftin.

La Gouvernante.

Point du tout.

IRENE

Le corfaire échauffé par le vin, Dans les tranfports de joie où fon cœur s’abandonne. Sans s’informer du rang ni du nom de perfonne , A, pourfe réjouir, dans la cour du château Aflemblé les captifs; & ,par un goût nouveau , Fait-tirer aux trois dés les emplois qu’il leur donner Un grave magiffrat fe trouve cuifinier ; Le baron pour fon lot eff reçu muletier.

Ce font-là, nous dit-on , les jeux de la fortune: Cette bizarrerie en Turquie eft commune.

La Gouvernante.

Se peut-il qu’un baron, hélas ! foit réduit là 1 Et quelle eft yotre place à la cour d'Abdala?

IRENE

Je n’en ai point encor: mais, fi je dois en croire Certains regards hardis que du haut de fa gloire L’impudent, en paffant, a fait - tomber fur moi, J’aurai bientôt, je penfe, un affez bel emploi; Et j’en ferai, ma bonne , un très-honnête ufage.

La Gouvernante.

Ah ! je n’en doute pas ; je fais qu’Irène ef fage. Mais, Madame, un corfaire eft un peu dangereux : Il paraît volontaire, & le pas eft icabreux.

IRENE

Il a pris fans façon l’appartement du maître: « Je le fuis, a-t-il dit, & j’ai feul droit de l’être. Vin, fille , argent comptant, tout eft pour le plus fort; Le vainqueur les mérite, & les vaincus ont tort.» Dans cette belle idée il s’en donne à cœur-joie, Et pour tous les plaifirs fon bon goût fe déploie; Tandis que mon baron , une étrille à la main, Gémit dans l’écurie & s’y tourmente en vain.

Il fait-venir ici les dames les plus belles Pour leur rendre juftice, & pour juger entre elles; Mettre au jour leur mérite, exercer leurs talens Par des pas de ballet, des mines & des chants. Nous allons lui donner cette petite fête :

Et fi de fon mouchoir mes yeux font la conquête; Je pourrai m’en fervir pour lui jouer un tour Qui fera triompher ma gloire & mon amour, J "entends déjà a'ici fes fifres , fes timbales; Voilà nos ennemis, & voici mes rivales.

Niv

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