S ■ C È N E PREMIERE
Le théâtre repréfente un temple de feuiUar es, orné de
thyrfes , de trompettes , de pampre, de rai fins. On voit
entre les colonnades de feuillages. les fit lies de Bac-
chus, d'Ariane , de Silène G de Pan. Un grand buffet
tient lieu d'autel: deux fontaines de vin coulent dans
le fond. Des garçons & des filles (ont empreffes à pré-
parer tout pour une fête. Grégoire, l’un des fuivans de
Bacchus , ordonne la fête. Il e en vefie blanche & ga-
lante, portant un thyrfe à la main , 6* fur fa tête une
couronne de lierre.
( Ouverture paie & vive, reprife douloureu/è & terrible. GREGOIRE, Troupe de jeunes Garçons &
deJEUNESFILLES.
Grégoire chante:
A ll oxs, enfans, à qui mieux-mieux;
Jeunes garçons, jeunes fillettes.
Parez cet autel glorieux.
Trémoufez-vous ; parefeux que vous êtes :
Mettez-moi cela
là 5 i
Rendez ce buffet
net.
Songez bien à ce que vous faites.
Allons,enfans , à qui mieux-mieux;
Trémouffez-vous, pareffeux que vous êtes:
Songez que vous fervez les Belles & les Dieux,
Une SUIVANTE, elle parle.
Eh , doucement, monfieur Grégoire ; Nous fommes, comme vous, du temple de Bacchus;
Comme vous , nous lui rendons gloire;
Nous fommes tous très-affidus
Afervir Bacchus & Vénus.
Le grand - Prêtre du temple eft fans-doute allé oire,
( elle chante» )
Il reviendra : faites moins l’important.
Alors que le maître eft abfent,
Maître valet s’en fait accroire.
Grégoire.
Pardon, j’ai du chagrin.
La Suivante.
On n’en a point ici.
Vous vous moquez de nous.
Grégoire.
Va, j’ai bien du fouci.
Nous attendons la noce , & mon maître m’ordonne
De repréfenter fa perfonne, Et d’unir les amans qui feront envoyés De tous les lieux voifins pour être mariés.
Ah! j’enrage !
La Suivante.
Comment ! c'eft la meilleure aubaine
Que jamais tu pourras trouver.
Toujours ces fêtes là nous valent quelque étrenne:
Rien de mieux ne peut t’arriver.
J’ai vu plus d’un hymen. L’une & l’autre partie
S'eft affez fouvent repentie
Des marchés qu’ici l’on a faits ;
Mais le Monfieur qui les marie, Quand il a leur argent, ne s’en repent jamais. C’eft l’aimable Daphnis & la belle Glycère
Qui viennent fe donner la main.
Que Daphnis eft charmant/
Grégoire, en colère.
Non ; il eft fort vilain.
La Suiv ante. .
A toutes nos beautés que Daphnis a fu plaire !
Grégoire.
Il me déplaît beaucoup.
La Suivante.
Qu’il eft beau !
Grégoire.
Qu’il eft laid !
La S ui van te.
Très-honnête garçon, libéral.
GREGOIR E.
Non.
La Suivante.
Si fait.
Que Grégoire ef méchant ! Me dira-t-il encore
Que la future eft fans beauté?
Grégoire.
La future ?...
La Suiva n t e.
Oui, Glycère ; on la fête , on l’adore; Dans toute l’Arcadie on en eft enchanté.
Grégoire.
Oui.... la future... pafte... elle eft allez jolie ; Mais c’eft un mauvais cœur, tout plein de perfidie.
D'ingratitude, de fierté.
La Suivante.
Glycère un mauvais cœur / hélas, c’eft la bonté, C’eft la vertu modese & pleine d’indulgence;
C’eft la douceur, la patience ;
Et de fes mœurs la pureté
Fait-taire encor la médifance.
Vous me paraiffez dépité :
N’auriez-vous point été tenté
D’empaumer le cœur de la belle?
Quand du fuccès on eft flatté ,
Quand la dame n’ef point cruelle, Vous la traitez de nymphe & de divinité:
Si vous en êtes rebuté,
Vous faites des chanfons contre elle.
Allons 1 , Allons, maître Grégoire, un peu moins de cour-
roux ;
Recevons bien ces deux époux.
Que le feftin soit magnifique:
On boit ici fon vin fans eau.
Mais, n’allez pas gâter notre fête bachique
En perçant du mauvais tonneau.
Grégoire.
Comment? que dis-tu là?
La Suivante,
Je m’entends bien,
Grégoire.
Petite ; Tremble que ce mytère ici foit révélé.
C'ef le fecret des Dieux ; crains qu’on ne le dé
bite.
Auffi-tôt qu’on en a parlé,
Apprends qu’on meurt de mort fubite.
Cefe tes difcours familiers,
Réprime ta langue maudite.
Et refpecte les Dieux... & les cabaretiers.
( il chante, )
Allons, reprenez votre ouvrage,
Servons bien ces heureux amans..
( à part, )
Le dépit & la rage
Déchirent tous mes fens.
Hâtons ces heureux momens 5
Courage , courage !
Théâtre, Tome IX, O
Cognez, frappez, partez en même tems ; (*) Sufpendez ces feftons, étendez ce feuillage ;
Que les bons vins, les amours
Nous donnent toujours
Sous ces charmans ombrages
D’heureufes nuits & de beaux jours.
J’enrage ,
J’enrage.
Je me vengerai ;
Je les punirai ;
Ils me paîront cher mon outrage.
Hâtons leurs heureux momens.
Cognez, frappez , partez en même tems.
J’enrage ,
J’enrage.
La Suivante.
Ah/ j'apperçois de loin cette noce en chemin.
La petite fœur de Glycère
Eft toujours à tout la première;
Elle s’y prend de bon matin.
Cette rofe eft déjà fleurie;
Elle a précipité fes pas.
La voici. . . ne dirait-on pas
Que c’eft elle que l’on marie?
(*) Des fuivans pourraient ici faire une efpèce de baffe, en frappant de leurs marteaux fur des cuivres creux qui ferviraient elornemens.
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