‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 138 sur 192 · S ■ C È N E PREMIERE · texte numérisé non relu

S ■ C È N E PREMIERE

Le théâtre repréfente un temple de feuiUar es, orné de

thyrfes , de trompettes , de pampre, de rai fins. On voit

entre les colonnades de feuillages. les fit lies de Bac-

chus, d'Ariane , de Silène G de Pan. Un grand buffet

tient lieu d'autel: deux fontaines de vin coulent dans

le fond. Des garçons & des filles (ont empreffes à pré-

parer tout pour une fête. Grégoire, l’un des fuivans de

Bacchus , ordonne la fête. Il e en vefie blanche & ga-

lante, portant un thyrfe à la main , 6* fur fa tête une

couronne de lierre.

( Ouverture paie & vive, reprife douloureu/è & terrible. GREGOIRE, Troupe de jeunes Garçons &

deJEUNESFILLES.

Grégoire chante:

A ll oxs, enfans, à qui mieux-mieux;

Jeunes garçons, jeunes fillettes.

Parez cet autel glorieux.

Trémoufez-vous ; parefeux que vous êtes :

Mettez-moi cela

là 5 i

Rendez ce buffet

net.

Songez bien à ce que vous faites.

Allons,enfans , à qui mieux-mieux;

Trémouffez-vous, pareffeux que vous êtes:

Songez que vous fervez les Belles & les Dieux,

Une SUIVANTE, elle parle.

Eh , doucement, monfieur Grégoire ; Nous fommes, comme vous, du temple de Bacchus;

Comme vous , nous lui rendons gloire;

Nous fommes tous très-affidus

Afervir Bacchus & Vénus.

Le grand - Prêtre du temple eft fans-doute allé oire,

( elle chante» )

Il reviendra : faites moins l’important.

Alors que le maître eft abfent,

Maître valet s’en fait accroire.

Grégoire.

Pardon, j’ai du chagrin.

La Suivante.

On n’en a point ici.

Vous vous moquez de nous.

Grégoire.

Va, j’ai bien du fouci.

Nous attendons la noce , & mon maître m’ordonne

De repréfenter fa perfonne, Et d’unir les amans qui feront envoyés De tous les lieux voifins pour être mariés.

Ah! j’enrage !

La Suivante.

Comment ! c'eft la meilleure aubaine

Que jamais tu pourras trouver.

Toujours ces fêtes là nous valent quelque étrenne:

Rien de mieux ne peut t’arriver.

J’ai vu plus d’un hymen. L’une & l’autre partie

S'eft affez fouvent repentie

Des marchés qu’ici l’on a faits ;

Mais le Monfieur qui les marie, Quand il a leur argent, ne s’en repent jamais. C’eft l’aimable Daphnis & la belle Glycère

Qui viennent fe donner la main.

Que Daphnis eft charmant/

Grégoire, en colère.

Non ; il eft fort vilain.

La Suiv ante. .

A toutes nos beautés que Daphnis a fu plaire !

Grégoire.

Il me déplaît beaucoup.

La Suivante.

Qu’il eft beau !

Grégoire.

Qu’il eft laid !

La S ui van te.

Très-honnête garçon, libéral.

GREGOIR E.

Non.

La Suivante.

Si fait.

Que Grégoire ef méchant ! Me dira-t-il encore

Que la future eft fans beauté?

Grégoire.

La future ?...

La Suiva n t e.

Oui, Glycère ; on la fête , on l’adore; Dans toute l’Arcadie on en eft enchanté.

Grégoire.

Oui.... la future... pafte... elle eft allez jolie ; Mais c’eft un mauvais cœur, tout plein de perfidie.

D'ingratitude, de fierté.

La Suivante.

Glycère un mauvais cœur / hélas, c’eft la bonté, C’eft la vertu modese & pleine d’indulgence;

C’eft la douceur, la patience ;

Et de fes mœurs la pureté

Fait-taire encor la médifance.

Vous me paraiffez dépité :

N’auriez-vous point été tenté

D’empaumer le cœur de la belle?

Quand du fuccès on eft flatté ,

Quand la dame n’ef point cruelle, Vous la traitez de nymphe & de divinité:

Si vous en êtes rebuté,

Vous faites des chanfons contre elle.

Allons 1 , Allons, maître Grégoire, un peu moins de cour-

roux ;

Recevons bien ces deux époux.

Que le feftin soit magnifique:

On boit ici fon vin fans eau.

Mais, n’allez pas gâter notre fête bachique

En perçant du mauvais tonneau.

Grégoire.

Comment? que dis-tu là?

La Suivante,

Je m’entends bien,

Grégoire.

Petite ; Tremble que ce mytère ici foit révélé.

C'ef le fecret des Dieux ; crains qu’on ne le dé

bite.

Auffi-tôt qu’on en a parlé,

Apprends qu’on meurt de mort fubite.

Cefe tes difcours familiers,

Réprime ta langue maudite.

Et refpecte les Dieux... & les cabaretiers.

( il chante, )

Allons, reprenez votre ouvrage,

Servons bien ces heureux amans..

( à part, )

Le dépit & la rage

Déchirent tous mes fens.

Hâtons ces heureux momens 5

Courage , courage !

Théâtre, Tome IX, O

Cognez, frappez, partez en même tems ; (*) Sufpendez ces feftons, étendez ce feuillage ;

Que les bons vins, les amours

Nous donnent toujours

Sous ces charmans ombrages

D’heureufes nuits & de beaux jours.

J’enrage ,

J’enrage.

Je me vengerai ;

Je les punirai ;

Ils me paîront cher mon outrage.

Hâtons leurs heureux momens.

Cognez, frappez , partez en même tems.

J’enrage ,

J’enrage.

La Suivante.

Ah/ j'apperçois de loin cette noce en chemin.

La petite fœur de Glycère

Eft toujours à tout la première;

Elle s’y prend de bon matin.

Cette rofe eft déjà fleurie;

Elle a précipité fes pas.

La voici. . . ne dirait-on pas

Que c’eft elle que l’on marie?

(*) Des fuivans pourraient ici faire une efpèce de baffe, en frappant de leurs marteaux fur des cuivres creux qui ferviraient elornemens.

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