CASSIUS
Ah ! je vous en prie , allons-y.
BRUTUS ( en vers. ) Je n’aime point ces jeux ; les goûts, l'efprit d’Antoine Ne font point faits pour moi : courez , vous voulez,
CASSIUs Brutus, depuis un tems, je ne vois plus en vous Cette affabilité, ces marques de tendrefe.
Dont vous flattiez jadis ma fenfible amitié.
Vous vous êtes trompé : quelques ennuis fecrets , Des chagrins peu connus ont changé mon vifage ; Ils me regardent feul , & non pas mes amis.
Non , n’imaginez point que Brutus vous néglige; Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même; J’ai l’air indifférent, mais mon cœur ne l'eit pas. ;
Cet air févère & trifte, où je m'étais mépris , M’a fouvent avec vous impofé le filence.
Mais parle - moi, Brutus, peux-tu voir ton vifage ?
Brutus.
(g) Non, l’œil ne peut fe voir, à moins qu’un autre
objet Ne réfléchife en lui les traits de fon image;
Oui, vous avez raifon : que n’avez-vous, Brutus; Une fidèle miroir qui vous peigne à vous-même, Qui déploie à vos yeux vos mérites cachés, Qui vous montre votre ombre? Apprenez, apprenez Que les premiers de Rome ont les mêmes penfées; Tous difent, en plaignant ce fiècle infortuné: Ah fi du moins Brutus pouvait avoir des yeux!
Brutus.
A quel écueil étrange ofes-tu me conduire ?
Et pourquoi prétends-tu que me voyant moi-même,
(g) Rien n’eft plus naturel que le fonds de cette fcène , rien n’eft même plus adroit. Mais comment peut-on exprimer un fentiment fi naturel & fi vrai par des tours qui le font fi peu ? C’oft que le goût n’était pas formé. J’y trouve des vertus que le ciel me refufe ?
Ecoute , cher Brutus , avec attention.
Tu ne faurais te voir que,par réflexion.
Suppofons qu’un miroir puife avec mode file Te montrer quelques traits à toi-même inconnus. Pardonne ! tu le fais , je ne fuis point flatteur : Je ne fatigue point par d’indignes fermens , D’infidèles amis qu’en fecret je méprife.
Je n'embraffe perfonne afin de le trahir.
Mon cœur eft tout ouvert, & Brutus y peut lire. ( On entend des acclamations, & le fon des trompettes, )
Brutus.
Que peuvent annoncer ces trompettes, ces cris ? Le peuple voudrait-il choifir Céfar pour roi ?
Tune voudrais donc pas voir Céfar fur le trône ?
Brutus.
Non , ami, non, jamais , quoique j’aime Céfar. Mais pourquoi fi long-tems me tenir incertain? Que ne t’expliques-tu ? que voulais-tu me dire? D’où viennent tes chagrins dont tu cachais la caufe? Si l’amour de l’Etat les fait-naître en ton fein. Parle 5 ouvre-moi ton cœur , montre-moi fans frémir La gloire dans un œil, & le trépas dans l’autre. Je regarde la gloire, & brave le trépas ; Car le ciel m'est témoin que ce cœur ,tout Romain, Aima toujours l’honneur plus qu’il n’aima le jour.
Je n’en doutai jamais ; je connais ta vertu. 354 JULES CES A R.
Ainfi que je connais ton amitié fidelle.
Oui,c‘eft l’honneur, ami, qui fait tous mes chagrins» J’ignore de quel œil tu regardes la vie ; Je n’examine point ce que le peuple en penfe. Mais pour moi, cher ami, j’aime mieux n'être pas, Que d être fous les lois d’un mortel mon égal; Nous fommes nés tous deux libres comme Célar, Bien nourris comme lui , comme lui nous favons Supporter la fatigue, & braver les hivers.
Je me fouviens qu’un jour au milieu d’un orage, Quand le Tibre en courroux luttait contre fes bords, «Veux-tu, me dit Céfar , te jetter dans lelfleuve? Oferas-tu nager malgré tout fon courroux? »
Il dit, & dans l’inflant, fans ôter mes habits, Je plonge, & je lui dis : Céfar, ofe me fuivre. Il me fuit en effet, & de nos bras nerveux Nous combattons les flots, nous repouffons les ondes* Bientôt j’entends Céfar qui me crie : Au fecours! ' Au fecours ! ou j’enfonce... Et moi dans le moment; Semblable à notre aïeul, à notre augufte Enée, Qui dérobant Anchife aux flammes dévorantes.
L’enleva fur fon dos dans les débris de Troie, J’arrachai ce Céfar aux vagues en fureur; Et maintenant cet homme eft un dieu parmi nous! Il tonne, & Caffius doit fe courber à terre Quand ce dieu par hazard daigne le regarder!
(h) Je me fouviens encor qu’il fut pris en Efpagne
(h) Tous ces contes que fait Caffius, reflemblent à un difcours de GilU à la foire. Cela eft naturel, oui ; mais c'eft le naturel d’un homme de la populace ,qui s’entretient avec fon compère dans un cabaret. Ce n'eft pas ainfi que parlaient les plu grands-hommes de la république romaine. D’un grand accès de fièvre, & que dans le friton , Je crois le voir encor, il tremblait comme un homme; Je vis ce dieu trembler. La couleur des rubis S’enfuyait tristement de fes lèvres poltronnes. Ces yeux dont un regard fait-fléchir les mortels. Ces yeux étaient éteints : j’entendis fes foupirs ; Et cette meme voix qui commande à la terre, Cette terrible voix , (remarque bien , Brutus, Remarque, & que ces mots foient écrits dans tes livres) Cette voix qui tremblait, difait : Titinius, Tuinius , (i) à boire. Une fille , un enfant. N'eût pas été plus faible ; & c'et donc ce même
homme, C'eftce corps faible & mou qui commande aux Ro-
mains !
Lui notre maître ! ô Dieux !
Brutus.
J’entends un nouveau bruit, J’entends des cris de joie. Ah ! Rome trop féduite. Surcharge encor Céfar & de biens & d’honneurs.
Quel homme! quel prodige/ il enjambe ce monde , Comme un vafte colofe ; & nous, petits humains, Rampans entre les pieds , nous fortons notre tête. Pour chercher en tremblant des tombeaux fans hon-
neur.
Ah ! l’homme et quelquefois le maître de fon fort: La faute eft dans fon cœur , & non dans les étoiles ; Qu’il s’en prenne à lui feul, s’il rampe dans les fers.
(i) L'acteur autrefois prenait en cet endroit le ton d’un hom-
me qui a la fièvre, & qui parle d’une voix grêle»
Céfar! Brutus /Eh bien ! quel eftdonc ce Céfar?
Son nom fonne-t-il mieux que le mien ou le vôtre?
Ecrivez votre nom, fans-doute il vaut le fien:
Prononcez-les , tous deux font égaux dans la bouche:
Pefez-les, tous les deux ont un poids bien égal.
Conjurez en ces noms les démons du Tartare,
Les démons évoqués viendront également, (k)
Je voudrais bienfavoir ce que ce Céfar mange, Pour s’être fait fi grand... O fiècle ! ô jours honteux! O Rome ! c'en ef fait, tes enfans ne font plus. Tu formes des héros , & depuis le déluge Aucun tems ne te vit fans mortel généreux ; Mais tes murs aujourd’hui contiennentunfeul homme.
C A S S i u s continue^ & dit*
Ah , c'eft aujourd’hui que Roume exifte en effet; car il n’y a de Roum ( de place ) que pour Céfar. (/)
C A S S I U S achève [on récit par ces vers : Ah! dans Rome jadis il était un Brutus, Qui fe ferait fournis au grand diable d’enfer Aufli facilement qu’aux ordres d’un monarque.
Brutus.
Va , je me fie à toi, tu me chéris, je t’aime ; Je vois ce que tu veux ; j’y penfai plus d’un jour.
(A) Ces idées font prifes des contes de forciers, qui étaient plus communs dans la fupertitieufe Angleterre qu'ailleurs , avant que cette nation fût devenue philofophe , grâce aux Bacon , aux Shafasbury, aux Collin , aux JFholafion y aux Dodwell, aux MidUton , aux Bolingbroko , & à tant d'autres génies hardis.
(Z) Il y a ici une plaifante pointe ; Rome en anglais fe prononce Roum ; & room , qui fignifie place , fe prononce auffi roum, Cela n'eft pas tout-à-fait dans le ftyle de Cinna : mais chaque peuple & chaque fiècle ont leur ftyle , & leur forte d’éloquence.
Nous Nous en pourrons parler ; mais dans ces conjonctu-
res.
Je te conjure, ami, de n’aller pas plus loin. J'ai pefé tes difcours ; tout mon cœur s’en occupe ; Nous en reparlerons : je ne t’en dis pas plus. Va, fois fur que Brutus aimerait mieux cent fois Être un vil payfan , que d’être un fénateur, Un citoyen Romain menacé d’efclavage.
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