‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 170 sur 192 · LUCIUS · texte numérisé non relu

LUCIUS

M’appelez-vous, Milord ?

Va chercher un flambeau 3 Va, tu le porteras dans ma bibliothèque.

Et dès qu’il y fera, tu viendras m’avertir.

( Brutus refie feul. ) Il faut que Cefar meure; — oui, Rome enfin l'e-

xige;— Je n'ai point, je l’avoue, à me plaindre de lui ; Et la cause publique ef tout ce qui m’anime.

Il prétend être Roi ! — Mais’, quoi ! le diadème Change-t-il après tout la nature de l'homme?

Oui ; le brillant foleil fait croître les ferpens.

Penfons-y: nous allons l’armer d’un dard funefte.

Dont il peut nous piquer fitôt qu’il le voudra.

Le trône & la vertu font rarement enfemble.

Mais quoi ! je n’ai point vu que Céfar jufqu'ici

Ait à les pallions accordé trop d’empire.

N’importe, — on fait affez quelle eft l’ambition :

L’échelle des grandeurs à fes yeux fe préfente ;

Elle y monte en cachant fon front aux fpecta-

teurs;

Et quand elle eft au haut, alors elle fe montre;

Alors, jufques au ciel élevant fes regards,

D’un coup-d'œil méprifant fa vanité dédaigne

Les premiers échelons qui firent fa grandeur. C’eft ce que peut Céfar. Il le faut prévenir.

Oui, c’eft-là fon deftin , c'eft-là fon caractère; C’eft un œuf de ferpent, qui, s’il était couvé , Serait auffi méchant que tous ceux de fa race : il le faut dans fa coque écrâler fans pitié.

LUCIUS rentre.

Les flambeaux font déjà dans votre cabinet :

Mais , lorfque je cherchais une pierre-à-fufil , j’ai trouvé ce billet, Monfieur (a) , fur la fenêtre 5 Cacheté comme il eft ; & je fuis très-certain Que ce papier n'eft-là que depuis cette nuit.

Va-t-en te repofer;il n’eft point jour encore.

(a) U l'appelle tantôt Milord , tantôt Monfieur 3 Sir 9 Mais à propos demain n’avons-nous pas les ides? (b)

Lucius.

Je n’en fais rien, Monfieur.

Brutus.

Prends le calendrier J Er viens m’en rendre compte.

Lucius.

Oui, j’y cours à l'inftant

B R U T U S , décachetant le billet»

Ouvrons, car les éclairs & les exhalaifons Font afez de chrté pour que je puiffe lire. {U Ht. ) « Tu dors ! éveille toi, Brutus, & fonge à Rome. » Tourne les yeux fur toi, tourne les yeux fur

elle.

» Es-tu Brutus encor? peux tu dormir, Brutus ? » Debout. Sers ton pays, parle , frappe , & nous

venge. »

J’ai reçu quelquefois de femblables conseils; Je les ai recueillis. On me parle de Rome ; Je penCe à Rome affez. — Rome , c’eR de tes rues Que mon aïeul Brutus ofa chaffer Tarquin.

Tarquin ! c'était un roi.— Parle ^frappe, & nous vengez Tu veux donc que je frappe? —oui, je te le pro-

mets, Je frapperai. Ma main vengera tes outrages.

Ma main , n’en doute point, remplira tous tes vœux.

(b) Ce font ces fameufes ides de Mars ,15 du mois, où Ci* far fut affafliné.

g80 JULES CÉSAR.

Lucius rentre.

Nous avons ce matin le quinzième du mois.

C’eR fort bien ; cours ouvrir, quelqu’un frappe à l

porte.

( Lucius va ouvrir. )

Depuis que Cafius m'a parlé de Céfar,

Mon cœur s’ef échauffé , je n’ai pas pu dormir.

Tout le tems qui s'écoule entre un projet terrible

Et l’accompliffement , n’eft qu’un fantôme affreux,

Un rêve épouvantable, un affaut du génie ,

Qui difpute en fecret avec cet attentat; (b)

C’ef la guerre civile en notre âme excitée.

Lucius.

Cafius votre frère (c) eft là qui vous demande.

El-ilfeul?

Lucius.

Non , Monfieur , fa fuite eft affez grande.

En connais-tu quelqu’un ?

Lucius.

Je n’en connais pas un.

Couverts de leurs (d) chapeaux jufques à leurs

oreilles, (b) Il y a dans l’original, le génie tient confit avec ces infiniment de mort. Cet endroit fe trouve dans une note de Cinna , mais moins exactement traduit.

(c) Kotre frère veut dire ici votre ami,

{d} Hais , chapeaux. Ils ont dans leurs manteaux enterré leurs vifages. Et nul à Lucius ne s’ef fait - reconnaître :

Pas la moindre amitié.

Ce font nos conjurés.

O confpiration ! quoi, dans la nuit tu trembles ! Dans la nuit favorable aux autres attentats ! Ah! quand le jour viendra, dans quels antres pro-

fonds Pourras-tu donc cacher ton monftrueux vifage? Va , ne te montre point, prends le mafque impofant De l’affabilité, des refpects, des careffes.

Si tu ne fais cacher tes traits épouvantables, Les ombres de l’enfer ne font pas affez fortes Pour dérober ta marche aux regards de Céfar.

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